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Paris, Beyrouth et l'empathie à géométrie variable

La place que l'on accorde aux attentats de Paris est-elle disproportionnée? Des internautes se questionnent et remarquent que d'autres événements aussi meurtriers ont bénéficié d'une couverture médiatique moindre. Est-ce que la compassion est à géométrie variable?

Un texte de Ximena Sampson

La veille des attaques de Paris, le jeudi 12 novembre, un attentat revendiqué par le groupe armé État islamique (EI) en banlieue de Beyrouth a fait 43 morts.

Vingt-quatre heures plus tard, une série d'attaques de l'EI à Paris faisaient 129 morts. La nouvelle a fait le tour du monde, provoquant une vague d'émotion et un déluge de sympathie.

Plusieurs Libanais ont perçu un déséquilibre dans les réactions à ces deux événements et l'ont exprimé sur les réseaux sociaux.

Des dizaines d'autres attentats majeurs ont eu lieu un peu partout dans le monde au cours de l'année écoulée, mais les répercussions qu'ils ont eues, dans les médias et sur les réseaux sociaux, ont été minimes comparativement aux attentats de Paris.

Encore cette semaine, deux jeunes filles se sont fait exploser dans un marché de Kano, au Nigeria, tuant 15 personnes. La veille, un attentat a fait 32 morts à Yola, dans le nord-est du pays. Ces événements sont passés quasiment inaperçus.

S'identifier à l'autre

Oui, on fait preuve de partialité, reconnaît Jocelyn Maclure, professeur à la Faculté de philosophie de l'Université Laval. Et c'est naturel, ajoute-t-il.

« C'est normal de s'identifier à des réalités qu'on connaît mieux et auxquelles on est plus attaché », explique-t-il. « Le Québec a des liens historiques avec la France et beaucoup de Québécois ont visité la France ou du moins connaissent des Français qui habitent ici. »

Cette « identification spontanée » que nous avons avec les Français fait en sorte que nous sommes plus émus par les attentats de Paris que par d'autres actions meurtrières ailleurs.

« D'un point de vue strictement rationnel, on devrait s'émouvoir également pour toutes les vies perdues », soutient M. Maclure. Mais notre contexte particulier et nos attachements teintent la façon dont nous percevons la réalité.

Par contre, il faudrait dans un deuxième temps aller au-delà de cette sympathie spontanée pour prendre conscience que bien d'autres pays sont éprouvés par le terrorisme, estime-t-il.

La responsabilité des médias

C'est là que les médias jouent un rôle important, en permettant la construction d'un point de vue plus universel.

Pierre Tourangeau, ombudsman de Radio-Canada, convient que les médias ont accordé une importante couverture aux attentats de Paris. Ce qui lui semble logique à cause de la proximité physique, culturelle et linguistique que le Québec et le Canada entretiennent avec la France.

Mais la grande place consentie à l'événement, au-delà de la proximité et de l'aspect exceptionnel et spectaculaire des attaques, est également due, selon lui, au symbole que Paris représente.

Par contre, dans un deuxième temps, il faut « sortir du spectacle et de l'émotion pure » pour aller vers la mise en contexte et l'analyse. Sans quoi, craint M. Tourangeau, on risque de tomber dans les jugements simplistes, la démagogie et les arguments populistes.

Par exemple, dans le cas qui nous occupe, les médias ont un travail à faire pour expliquer que les victimes du groupe armé État islamique, ici et ailleurs, sont souvent des musulmans. Et qu'il n'y a aucun lien évident entre les attentats de Paris et l'accueil des réfugiés syriens.

« L'intérêt public ne se résume pas à la description d'événements, aussi tragiques soient-ils », avance-t-il. « Il faut expliquer les tenants et les aboutissants, aller au fond de choses, pour que les gens puissent se faire une opinion éclairée, pas une opinion juste basée sur l'émotion. »

L'oeuf, la poule et les responsabilités

Si on parle moins de certains endroits du monde dans les médias québécois, c'est aussi parce qu'il y a peu de journalistes présents, soutient Colette Brin, directrice du Centre d'études sur les médias de l'Université Laval. « C'est un peu [la question de] l'œuf et la poule », résume-t-elle. Il n'y a pas de journalistes parce qu'on présume que ça intéresse moins les gens, et comme on en parle moins, les gens sont moins portés à s'y intéresser.

Par contre, soutient Mme Brin, c'est trop facile de faire porter tout le blâme aux médias. Grâce à Internet, nous avons aujourd'hui accès à de l'information en provenance de partout sur la planète. Elle n'est pas toujours facile à comprendre si on n'offre pas une contextualisation, mais elle est disponible pour qui veut se donner la peine.

De plus, les partages et échanges à travers les réseaux sociaux amplifient « la visibilité de ce qui est proche de nous [et] la tendance à aller vers ce qui est le plus facile et le plus visible », affirme Mme Brin.

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