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Pas d'alcool pour les femmes en âge de procréer, recommande un organisme fédéral américain

Aux États-Unis, une recommandation du Centre de prévention et de contrôle des maladies (CDC) a soulevé un tollé cette semaine. On y dit aux femmes sexuellement actives et qui n'utilisent pas de méthode de contraception de s'abstenir de boire de l'alcool afin d'éviter de donner naissance à un enfant atteint du syndrome d'alcoolisation foetale et ce, même si elles ne sont pas enceintes.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

La direction du Centre, qui est une composante majeure du ministère américain de la santé, affirme qu'« environ 3,3 millions de femmes âgées de 15 à  44 ans courent le risque d'exposer leur bébé en gestation à l'alcool parce qu'elles boivent, sont actives sexuellement et qu'elles ne recourent pas à une méthode contraceptive ».

Toujours selon le rapport, 75 % des femmes qui souhaitent tomber enceintes le plus rapidement possible ne cessent pas de consommer de l'alcool lorsqu'elles mettent fin à la contraception.

« Environ la moitié des grossesses aux États-Unis sont non planifiées. Et, même lorsqu'elles les planifient, la plupart des femmes ne sauront pas qu'elles sont enceintes durant le premier mois environ, durant lequel elles peuvent être encore en train de boire de l'alcool. Ce risque est réel, pourquoi courir ce risque? » affirme la Dre Anne Schuchat, première directrice adjointe du CDC.

Une recommandation « complètement déphasée »

Or, cette suggestion de devoir demeurer sobre durant une période indéfinie a causé des vagues sur les réseaux sociaux et dans la presse.

« Cette récente recommandation d'éviter l'alcool complètement est, de toute évidence, complètement déphasée par rapport à la manière dont beaucoup de femmes en période de ''pré-grossesse'' vivent leur vie », a écrit Ruth Graham dans le magazine Slate. Selon cette chroniqueuse, le conseil prodigué par le Centre est inutilement restrictif et équivaut « à s'envelopper de papier bulle ».

De son côté, Olga Khazan, du magazine The Atlantic, demande pourquoi, quand vient le temps de parler d'alcool, les ténors de la santé publique se comportent comme s'ils étaient « des robots puritains venus d'une autre planète, qui ne peuvent jamais comprendre les plaisirs terrestres, incluant les spiritueux ».

D'autres personnes dénoncent carrément une recommandation « sexiste » et « moralisatrice » du Centre, qui traiterait les femmes comme des « incubateurs ».

Le CDC rappelle que l'alcool peut, de manière permanente, compromettre le développement de l'enfant avant même qu'une femme sache qu'elle est enceinte. L'alcool, même durant les premières semaines de grossesse, peut entraîner des handicaps physique, intellectuel et comportemental qui vont suivre l'enfant toute sa vie. Que ce soit du vin ou de la bière, il n'y a pas de quantité d'alcool dit sécuritaire qu'une femme puisse consommer, à n'importe quel stade de la grossesse, disent en substance les experts.

Comment on parle aux femmes au Canada...

Cette recommandation du CDC est tombée la même semaine que la publication d'un rapport sur la consommation d'alcool au Canada, signé par le Dr Gregory Taylor, l'administrateur en chef de la santé publique au pays.

Le rapport met certes les femmes en garde contre les risques de boire de l'alcool et en particulier durant la grossesse. Il ne va toutefois pas jusqu'à dire aux femmes de renoncer à l'alcool si elles sont en âge de procréer.

Voici en quels termes le Dr Taylor formule ses recommandations : « En raison des risques pour la santé associés à l'alcool, l'abstinence est recommandée durant la grossesse ou quand on prévoit de tomber enceinte ainsi qu'avant d'allaiter ».

Le CDC est-il allé trop loin?

En recommandant à bon nombre de femmes de renoncer sur toute la ligne à un verre de vin, le CDC a-t-il dépassé les bornes? En entrevue à ICI Radio-Canada, le Dr Taylor répond qu'il s'agit « d'une question difficile ». Mais il n'est pas rare, dit-il, que les preuves scientifiques soient interprétées différemment et assorties de recommandations qui peuvent varier parfois considérablement, d'un pays à l'autre. 

Le Dr Taylor souligne que les milieux scientifiques disposent de nouvelles données quant aux effets néfastes de l'alcool dans la période de « préconception » d'un enfant, notamment sur la santé des spermatozoïdes et des ovules.

Sans porter de jugement sur la controverse qui a éclaté aux États-Unis, l'administrateur en chef de la santé publique au pays affirme qu'une prise de conscience s'impose relativement à ces nouvelles informations dont nous disposons.

« L'alcool est partie intégrante de notre société », reconnaît-il en précisant qu'entre avril 2013 et mars 2014, les ventes d'alcool au Canada ont atteint 20,5 milliards de dollars.

« Mais nous savons qu'environ 3000 nouveau-nés présentent l'ensemble des troubles causés par l'alcoolisation foetale chaque année au Canada et que 330 000 adultes au pays souffrent des effets de ce syndrome », déplore le Dr Taylor en soulignant la nécessité d'instaurer, collectivement, une discussion sur notre consommation d'alcool.

Recherches insuffisantes et données dépassées

Le Dr Taylor croit aussi qu'il importe de poursuivre la recherche en ce domaine puisque pour certains aspects, comme le nombre de décès liés à l'abus d'alcool, les données les plus récentes au Canada datent de... 2002. 

« Malgré la grande quantité de renseignements disponibles, il existe d'importantes lacunes dans notre compréhension de la consommation d'alcool, des conséquences de l'alcool sur la santé et de l'efficacité des approches destinées à réduire ces conséquences, » écrit-il dans son rapport.

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