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Pas d'argent, pas d'eau; vous trouvez ça normal?

« Oh que non! » s'exclame Riccardo Petrella, un militant de première heure qui se bat pour que tout le monde ait accès à l'eau potable. Nous l'avons rencontré au Forum social mondial.

Un texte de Danielle Beaudoin

Riccardo Petrella est à Montréal ces jours-ci pour le Forum social mondial, où il donne deux conférences. Ce professeur émérite de l'Université catholique de Louvain, en Belgique, se présente d'abord comme un militant et un artisan de la parole. Il lutte inlassablement depuis 25 ans contre les inégalités de ce monde. Un de ses chevaux de bataille : l'accès à l'eau potable et à l'assainissement pour tous.


Le manifeste de l'eau

Dans les années 90, il publie Le manifeste de l'eau, fruit des réflexions d'une vingtaine de personnalités du monde entier. Il y réclame le droit d'accès à l'eau pour tous.

Il propose aussi que le principe de l'eau comme bien commun public mondial soit inscrit dans toutes les législations nationales et dans un traité international. Qu'en est-il de la croisade de Riccardo Petrella deux décennies plus tard?

4 milliards d'humains manquent d'eau

Le militant souligne que l'accès à l'eau potable et à l'assainissement est un droit de la personne et universel depuis juillet 2010, en vertu d'une résolution de l'Assemblée générale des Nations unies. Une résolution approuvée malgré l'opposition d'une quarantaine de pays du Nord, dont le Canada, le Japon et les États-Unis.

« Malgré cela, encore aujourd'hui, la concrétisation de ce principe est bien loin d'être réelle, souligne M. Petrella. Une étude publiée en février dernier dans Science reconnaît qu'il y a à peu près 4 milliards - 4 milliards! Ce n'est pas 4 milliards de petits grains de sable, hein? - 4 milliards d'êtres humains comme vous et moi qui vivent dans des conditions de pénurie structurelle d'eau. »

Il fait remarquer qu'il s'agit là de plus de la moitié de la population mondiale. Selon lui, la carence d'eau, dans la plupart des cas, n'a rien à voir avec le fait d'habiter dans des régions arides ou semi-arides.

Mais pourquoi? 

« On peut se demander, dit-il, comment c'est possible, avec tous les moyens technologiques et tous les moyens financiers qu'on a. »

Il donne l'exemple de l'Inde, qui a mis au point son premier porte-avions nucléaire. L'appareil ultrasophistiqué entrera en fonction en 2017. Entre-temps, 550 millions d'Indiens, sur une population de 1,3 milliard, n'ont toujours pas accès à l'eau.

« Les classes dirigeantes indiennes s'en foutent éperdument, dit-il. Comme ici, ils s'en foutent éperdument des gens. Le droit à la vie des gens. »

Inégalités et injustices 

« L'inégalité dans le monde, dit-il, est considérée comme une chose naturelle. » Le droit à l'eau est, selon lui, l'exemple « évident que nous sommes une société gouvernée par des principes d'une société injuste, qui a fait de l'inégalité un dogme naturel, inévitable ».

L'eau, un bien économique

Riccardo Petrella dénonce depuis des années la monétisation de l'eau. En ce moment, partout dans le monde, il faut payer pour avoir accès à l'eau.

Pas de paiement, pas d'eau. « On a affirmé le principe depuis une trentaine d'années que toute ressource naturelle doit avoir une valeur économique monétaire, indique-t-il. Parce que tout accès à toute ressource a un coût. Donc, la ressource est un bien économique. »

« La monétisation signifie que nous sommes une société qui ne donne aucune valeur à la vie dans l'absolu. [...] On ne voit de valeur que si on fait du commerce. [...] Ce qui est extraordinaire, c'est que la monnaie est devenue plus importante que l'air et que l'eau. »

Selon le militant, notre société a confié la gestion des « ressources et de la vie » aux entreprises privées. « Il y a une espèce de dépossession du caractère public et démocratique de la gestion de la vie ».

Quelles solutions?

Le militant propose que l'accès gratuit pour tous à l'eau soit financé par une fiscalité « juste et redistributive ». Il suggère aussi que la gestion de l'eau soit confiée à des collectivités démocratiques et décentralisées.

L'espoir d'une humanité meilleure

Riccardo Petrella observe qu'au cours des 25 dernières années, il y a eu des progrès en dents de scie. Certains pays, comme la France et l'Italie, et certaines villes, comme Grenoble et Berlin, ont fait de l'eau un bien commun public. Neuf États ont inscrit l'accès à l'eau comme un droit dans leur constitution.

Il y a aussi des reculs depuis une dizaine d'années, constate le militant : « Il y a l'attaque frontale du monde des dominants pour essayer de faire oublier qu'il y a par exemple un droit qui est reconnu. Des États essayent de biffer ça. »

Malgré tout, il garde espoir : « D'abord pour une question non pas philosophique et théorique, mais pour une question de survie. Si on n'avait pas d'espoir que demain le monde pouvait changer, pourquoi serions-nous ici à en parler? Et l'histoire a montré que nous montons toujours en conscience morale mondiale. »

« Ne sois pas compétitif, sois humain »

Et son message aux jeunes? « Le message le plus important, c'est bête, banal, à dire, mais qu'ils soient des êtres humains. Il ne faut pas être consommateur, épargnant, citoyen. Il faut d'abord être humain. Ne sois pas compétitif ou le meilleur. Le monde nous dit : "Sois le meilleur, sois riche, sois compétitif, réussis ta vie." Au lieu de réussir ta vie, sois humain, sois un être humain. C'est la base de tout. »

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