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Patrice Lefebvre, un prodige né à la mauvaise époque

Il y a des génies, parfois, qui naissent tout simplement à la mauvaise époque et dont la pertinence des travaux n'est reconnue que quelques décennies après leur publication. Au hockey, Patrice Lefebvre était exactement cela : un exceptionnel nettement en avance sur son temps.

Il y a exactement 30 ans, le 15 avril 1988, Patrice Lefebvre disputait son tout dernier match dans la LHJMQ alors que ses Cataractes de Shawinigan subissaient l’élimination en six matchs aux mains des Voltigeurs de Drummondville.

En quittant la patinoire ce jour-là, Lefebvre a laissé derrière lui un record qui ne sera peut-être jamais battu : 595 points (187 buts et 408 passes) inscrits en 276 matchs dans le circuit junior majeur québécois. Vous avez bien lu : cinq cent quatre-vingt-quinze points.

Le hic, c’est que Patrice Lefebvre était un ailier droit de 5 pi 5 po (1,65 m) évoluant à une époque où les dirigeants d’équipes de la LNH préféraient presque se faire arracher les ongles à l’aide d’une pince plutôt qu’insérer un joueur de petite taille dans leur formation.

Malgré des statistiques hallucinantes et même s’il n’avait absolument pas froid aux yeux (495 minutes de pénalité dans la LHJMQ), Lefebvre n’a jamais obtenu une vraie chance de démontrer son savoir-faire dans la LNH.

« Je vois comment la LNH évolue de nos jours et je constate qu’un grand nombre de petits joueurs ont maintenant la chance de s’y faire une place. À la blague, je dis souvent à mes amis que j’ai raté mon coup deux fois. Il y a 30 ans, j’étais trop petit pour la LNH, et aujourd’hui, je suis trop vieux », réagit le meilleur marqueur de l’histoire de la LHJMQ.

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Stéphan Lebeau a pivoté le trio de Patrice Lefebvre pendant quatre ans, soit du début à la fin de son stage junior. L’ex-attaquant du Canadien dit n’avoir jamais douté, ne serait-ce qu’une seconde, de la capacité de Lefebvre de noircir les feuilles de pointage dans la LNH.

« Pat était avant tout un passeur exceptionnel doté d’une vision du jeu incroyable. On aurait cru qu’il avait cinq paires d’yeux. Il était toujours conscient de tout ce qui se déroulait sur la patinoire. Il n’était pas un patineur explosif comme Tyler Johnson, par exemple, mais il se déplaçait bien. Son intelligence et ses habiletés techniques lui permettaient de gagner du temps et de l’espace pour réaliser ses passes savantes. Et quel caractère il avait! Il en voulait toujours davantage », analyse Lebeau.

Incidemment, les 580 points de Lebeau lui valent le 2e rang chez les marqueurs les plus prolifiques de l’histoire de la LHJMQ.

À sa première saison à Shawinigan, Patrice Lefebvre était dirigé par Ron Lapointe, qui a ensuite été embauché comme entraîneur adjoint chez les Capitals de Washington. En 1986, après avoir vu son ex-attaquant inscrire 38 buts et 98 passes à sa deuxième campagne à Shawinigan, Lapointe s’est arrangé pour lui obtenir une invitation au camp d’entraînement des Capitals.

Washington venait d'enregistrer une saison de 107 points. C’était l’une des équipes les plus dominantes de la LNH. On y retrouvait des joueurs comme Mike Gartner, Craig Laughlin, Rod Langway et Scott Stevens.

« J’étais le meilleur marqueur de l’équipe quand le calendrier préparatoire a pris fin et j’ai été le dernier joueur retranché à la fin du camp. Mais on ne m’a pas offert de contrat. Les gars des Caps venaient me voir et se disaient surpris de la tournure des événements », raconte Patrice Lefebvre, qui dirige aujourd’hui le club italien Gherdëina, basé à Val Gardena, dans les Alpes.

« Bon nombre d’amateurs ne réalisent pas à quel point les préjugés envers les joueurs de petite taille étaient ancrés et tenaces. Dès que nous posions un patin sur la glace, nous avions cinq prises contre nous », renchérit Stéphan Lebeau, qui s’estime privilégié d’avoir atteint la LNH malgré ses 5 pi 8 po (1,73 m) ... et demi.

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Après avoir complété son extraordinaire parcours dans la LHJMQ, Patrice Lefebvre s’est rapporté au camp d’entraînement de l’équipe olympique canadienne. C’est Ron Lapointe (encore) qui l’avait recommandé à l’entraîneur Dave King.

À l’époque où les joueurs professionnels n’étaient pas admis aux Jeux, le Canada misait sur un programme national à temps complet.

Quand est venu le temps de procéder à la sélection finale, Lefebvre a revécu un scénario qu’il connaissait bien : « J’étais le premier marqueur de l’équipe. Mais King m’a retranché en me disant que j’étais trop petit pour affronter les Russes. »

Déçu par la tournure des événements, Lefebvre s’est exilé à Paris pour la saison 1988-1989, où il a aidé le club des Français-Volants à remporter un premier championnat de France depuis... 1938.

Lefebvre a disputé la saison suivante à Ajoie, en Suisse. Puis Ron Lapointe lui a fait signe une fois de plus. Entraîneur-chef des Nordiques de Québec au cours des deux saisons précédentes, le légendaire pilote de Verdun avait dû quitter son poste pour lutter contre un cancer. Remis sur pied, Lapointe dirigeait désormais les Admirals de Milwaukee, le club-école des Canucks de Vancouver dans la Ligue internationale.

« J’ai disputé les matchs préparatoires aux côtés d’Igor Larionov et de Greg Adams. Brian Burke [le DG des Canucks, NDLR] m’a dit que j’avais vraiment bien joué et qu’il allait faire des transactions pour me ramener avec l’équipe. Les Canucks ont finalement transigé pour obtenir Cliff Ronning. Il n’y avait jamais plus d’un petit joueur par équipe dans ce temps-là. Je n’ai jamais été rappelé. Frustré, je suis reparti en Europe. »

Ce nouvel exil a duré deux ans.

Lefebvre est revenu en Amérique en 1993-1994 pour porter les couleurs d’une nouvelle équipe de la Ligue internationale : le Thunder de Las Vegas. Incroyablement, il s’est à nouveau retrouvé dans un rôle de précurseur puisqu’il est devenu le tout premier hockeyeur vedette de l’histoire de la capitale du jeu.

Très récemment, le monde du hockey était en pâmoison quand le meilleur buteur des Golden Knights de Vegas, William Karlsson, a inscrit son 42e filet de la saison. Presque désinvolte, Karlsson s’est présenté seul devant le gardien Martin Jones, des Sharks de San José.

Il a faufilé son bâton et la rondelle entre ses patins pour ensuite loger la rondelle dans la partie supérieure du filet.

Sur Twitter, parmi le concert d’éloges saluant le talent de Karlsson, un gazouillis détonait : « À l’époque du Thunder, Patrice Lefebvre nous servait tout le temps des buts spectaculaires comme celui-là », tempérait un vieil admirateur.

« Il n’y a aucun doute dans mon esprit. Patrice Lefebvre aurait joué dans la LNH de 2018 », témoigne Claude Carrier, qui a été recruteur pendant 32 ans dans l’organisation des Devils du New Jersey.

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C’est à sa sixième saison à Vegas (en 1998-1999, à l’âge de 31 ans) que Patrice Lefebvre a finalement signé un contrat de la LNH avec les Capitals. L’aventure a duré trois matchs.

À titre de joueur, Lefebvre a écoulé la dernière décennie de sa carrière en Europe. Marié à une Italienne et détenteur d’une double citoyenneté, il est entraîneur depuis près de dix ans. Mais ne vous surprenez pas si jamais, dans un avenir rapproché, vous entendez à nouveau son nom retentir dans les amphithéâtres de la LHJMQ.

Un peu comme Benoît Groulx l’avait fait il y a une quinzaine d’années, Patrice Lefebvre compte se servir de son expérience européenne comme tremplin pour s’illustrer comme instructeur au hockey junior majeur québécois.

« Je surveille de près ce qui se passe au Québec et j’ai très envie de revenir faire du hockey chez nous. J’ai d’ailleurs posé ma candidature pour le poste de directeur général et d’entraîneur qui vient d’être laissé vacant chez les Remparts de Québec », révèle-t-il.

« Je suis convaincu d’avoir cumulé suffisamment d’expérience à titre de joueur, d’entraîneur et de gestionnaire pour exceller à ce poste. J’ai les qualifications et le cran nécessaires. J’espère simplement avoir la chance de rencontrer les dirigeants des Remparts dans le cadre d’une entrevue », conclut-il.

On ne sait pas quel genre de carrière Patrice Lefebvre aurait connue dans la LNH. Mais ce que son incroyable histoire a révélé, c’est que le meilleur marqueur de l’histoire de la LHJMQ est vraiment animé d’une passion peu commune pour son sport.

Il sera éventuellement très intéressant de le voir à l’oeuvre derrière un banc.

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