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Payer pour skier, le sort des fondeurs canadiens

Quand, par une belle journée d'hiver, vous décidez de prendre d'assaut votre montagne préférée pour aller skier, vous savez que vous allez mettre la main dans votre poche. Quand vous êtes un skieur d'élite en Coupe du monde, vous ne vous attendez pas à piger dans vos économies pour représenter votre pays.

Un texte de Manon Gilbert

Pourtant, c’est ce que font pour la première fois cette saison Len Valjas, Devon Kershaw et Knute Johnsgaard qui ont, avec Alex Harvey, permis au Canada de monter sur le podium d’un relais par équipe pour la première fois de l’histoire grâce à leur 3e place historique dimanche à la Coupe du monde d’Ulricehamn, en Suède.

« Cette saison, en raison du manque d’argent, on a instauré des paliers où l’athlète va payer en fonction de son niveau de performance, explique Louis Bouchard, l’entraîneur-chef de l’équipe canadienne de ski de fond.

« Ce n’est pas ce que la fédération (Ski de fond Canada) veut, mais en même temps, elle doit garder le même niveau de support. Parce que si tu ne performes pas comme nation, tu n’Y arriveras pas non plus (financièrement). »

Pour Valjas, qui n’a obtenu qu’un top 10 sur une distance individuelle la saison dernière, ça veut dire 5000 $, le double pour Kershaw, dont le dernier top 10 individuel remonte à 2014. Quant à la recrue Johnsgaard, C'EST près de 50 000 $.

Cinq mille dollars, ce n’est pas la mer à boire, mais pour un athlète comme Valjas qui ne profite du soutien d’aucun commanditaire et qui compte uniquement sur le brevet de Sports Canada (18 000 $ par année) et sur celui de l’Ontario (6000 $ par année), c’est une source de stress supplémentaire après une opération chirurgicale pour soulager une gêne à la rotule gauche en juillet 2013, qui a mis beaucoup plus de temps que prévu, à guérir et qui l’a incommodé pendant ses deux saisons suivantes en Coupe du monde, au point où l’Ontarien a failli jeter l’éponge.

« C’est décourageant. Je dois payer mon logement, ma voiture, l’essence, il n’en reste plus beaucoup », affirme le Torontois de 29 ans, également gagnant du sprint par équipe avec Harvey à la Coupe du monde de Toblach à la mi-janvier.

Au moins, Ski de fond Canada réévalue les performances pendant la saison, ce qui fait que Valjas n’a pas eu à payer l’autre moitié des 5000 $ parce que ses 3 tops 20 avant les Fêtes lui ont permis d’avoir le même statut que Harvey, seul membre de l’équipe à ne rien sortir de sa poche. Normal, c’est lui, la machine à podiums!

Mais avant d’obtenir de tels résultats, dignes de ces belles années avant les Jeux de Sotchi, Ski de fond Canada avait indiqué à Valjas au cours de l’été qu’il devait débourser 165 $ par jour dès qu’il posait les pieds en Europe.

Avec les stages sur neige et le circuit de Coupe du monde, le séjour sur le Vieux Continent s’étire de la mi-octobre à la mi-mars, soit sur près de 150 jours. Faites le calcul, c’est 24 000 $ pour 5 mois… la même somme que Valjas touche comme athlète breveté.

« Ça désorganise ton budget quand tu dois payer une somme d’argent pour faire partie de l’équipe. Il faut que tu économises pendant l’été pour skier l’hiver. C’est frustrant de penser à l’argent quand tu t’entraînes. Ça ne t’aide pas à skier plus vite quand tu t’inquiètes de savoir si tu auras assez d’argent pour faire un camp d’entraînement ou pour skier tout l’hiver. »

Heureusement, Ski de fond Canada a trouvé des fonds supplémentaires pour réduire la facture de Valjas à 5000 $.

Mais pas pour Johnsgaard, ni pour Cendrine Browne. La Québécoise de 23 ans, qui apprivoise le circuit de la Coupe du monde pour sa première saison complète, paye la faramineuse somme de 50 000 $ pour vivre son rêve à fond. Son brevet de Sports Canada et quelques commanditaires allègent son fardeau.

« Je suis constamment à la recherche de commanditaires, je postule pour toutes les bourses qui existent, affirme la fondeuse de Saint-Jérôme. Ce n'est pas de tout repos! Une chance que je suis brevetée par le gouvernement, car tout ça serait impossible. »

L'après-Sotchi

Ski de fond Canada est obligé de demander une contribution à ses athlètes parce qu’elle a perdu des commanditaires et parce que l’argent alloué par À nous le podium a fondu de 50 % pour la période quadriennale entre les Jeux de Sotchi et ceux de Pyeongchang, passant de 5 066 890 $ à 2 340 000 $.

Pour l’année 2017, le ski de fond pointe au 12e rang sur les 15 sports d’hiver subventionnés par À nous le podium avec 640 000 $. Seuls le biathlon, le hockey masculin et le skeleton sont moins bien nantis.

Heureusement, depuis 2009, Ski de fond Canada peut compter sur le soutien indéfectible de B2Dix, un organisme qui finance le sport d’élite canadien. Une somme supplémentaire de 100 000 $ qui sert notamment à payer farteurs et thérapeutes qui accompagnent les athlètes sur la route.

« Les projets ciblés touchent tous Alex. Mais les autres athlètes en profitent aussi, affirme Dominick Gauthier, cofondateur de B2Dix. On aide Alex, mais l’aide que reçoit Alex aide tout le programme aussi. Depuis 2012, Ski de fond Canada représente une grosse partie de notre budget. On adore travailler avec eux, on s’apprécie mutuellement. »

Les bourses gagnées lorsque les fondeurs montent sur le podium améliorent un peu leur sort. Par exemple, dimanche, le relais masculin a touché 4000 francs suisses (5232 $ CA) de la Fédération internationale de ski (FIS) pour sa 3e place, divisés par quatre. Non seulement les athlètes doivent-il payer des impôts dans le pays où ils montent sur le podium, mais ils doivent aussi le faire à leur retour au Canada.

Net, il devrait donc rester à Valjas, Harvey, Kershaw et Johnsgaard entre 650 et 700 $ chacun.

Grâce à leur victoire au sprint par équipe le 15 janvier en Italie, Valjas et Harvey se sont enrichis de 6000 francs suisses (7850 $ CA) chacun, avant impôts. Loin encore des 45 000 francs suisses (58 900 $ CA) remis à chaque vainqueur d’une épreuve en ski alpin.

« Je pense que je vais devenir représentant des athlètes en ski de fond (auprès de la FIS) afin de militer pour une augmentation des bourses », a lancé Valjas.

Un relais qui surprend

Avec les récents succès des fondeurs du pays, Louis Bouchard a bon espoir que la part du gâteau de Ski de fond Canada augmentera, d’autant plus que les plans mis de l’avant au cours de l’été dernier avec le relais canadien ont porté leurs fruits plus tôt que prévu.

Après six mois de négociation, Louis Bouchard a réussi à convaincre À nous le podium que le Canada avait assez de profondeur pour avoir un relais, et même pour pouvoir gagner des médailles.

« C’est un projet d’équipe. Tout le monde a embarqué au début de la saison. C’est ce qui fait qu’on est encore plus fiers, confie l’entraîneur québécois. Il fallait changer la planification personnelle de chacun pour s’assurer que le relais soit au point. »

Cela se traduit, par exemple, par des courses ciblées pour Kershaw, un vétéran de 34 ans, vice-champion de la Coupe du monde en 2012.

Il reste que toute l'incertitude entourant l’argent touche les athlètes dans leur quotidien et est pour eux une source de stress supplémentaire. Un cercle vicieux où l’argent dépend des résultats et vice versa.

Valjas n’en veut pas à sa fédération, il comprend la situation. Il est aussi très reconnaissant envers Harvey qui a porté le ski de fond canadien à bout de pôles au cours des dernières années. Maintenant, il souhaite poursuivre sur sa lancée pour aider à la visibilité de son sport et pour attirer de nouveaux commanditaires.

« C’est le fun de contribuer aux succès de l’équipe. J’avais besoin d’une bonne performance. Je me demandais si je pouvais retrouver mon niveau, si je remonterais un jour sur le podium. C’est le summum de ma carrière dans les deux dernières semaines. »

Un summum, espère Valjas, qui se poursuivra jusqu’aux Championnats du monde de Lahti (Finlande) du 22 février au 5 mars. Un sentiment partagé par toute l’équipe canadienne.

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