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Peu de soutien en Ontario pour désengager de jeunes djihadistes

Une enquête de Radio-Canada montre qu'il existe peu de ressources en Ontario pour déradicaliser les jeunes Canadiens qui reviennent de Syrie ou d'Irak. On ignore le nombre d'Ontariens qui ont quitté la province pour aller combattre dans des groupes de djihadistes, mais certains d'entre eux sont revenus au pays, où ils tentent de rentrer dans le droit chemin.

Un texte de Jean-Philippe Nadeau

Il est difficile de chiffrer le nombre de jeunes djihadistes qui sont revenus au pays, parce que les statistiques avancées par les autorités canadiennes sont imprécises, selon l’expert en contre-terrorisme Mubin Shaikh. « Ils sont d’autant peu nombreux que la majorité sont probablement morts au combat en Syrie ou en Irak. »

Mubin Shaikh ajoute que l’avenir que les autorités leur réservent à leur retour est sombre : seuls ceux qui auront montré une volonté de s’en sortir en dénonçant par exemple le djihad contre l’occident obtiendront une relative clémence. « Certains seront poursuivis en justice si les preuves retenues contre eux sont suffisantes; pour les autres, la réinsertion sociale est préférable à la surveillance constante des autorités. »

Mubin Shaikh explique qu’il a en outre à sa charge un jeune Canadien d’origine pakistanaise qu’il est en train de « rééduquer », mais dont il ne veut révéler l’identité.

Il accepte aujourd’hui volontiers de dénoncer sur Internet la barbarie du groupe armé État islamique pour lequel il avait quitté le Canada dans le but de se joindre à l’insurrection en Syrie.

Mubin Shaikh, expert en contre-terrorisme

Il précise que la majorité des jeunes qui reviendront au pays seront soumis à des ordonnances des tribunaux pour contrôler leurs mouvements, faute d’obtenir un verdict de culpabilité à l’issue d’un procès.

Casse-tête juridique

L’obtention de certificats de sécurité devant les tribunaux et le recours aux bracelets électroniques ne sont toutefois pas des solutions, selon l’avocat-criminaliste de la défense Michael Spratt.

Ce serait la pire des choses à faire, parce qu’il sera difficile constitutionnellement de restreindre la liberté de ces jeunes sans preuves et cela ne fera que les aliéner davantage dans la société.

Michael Spratt, avocat-criminaliste

Au Canada, la notion de terrorisme revêt une définition large dans le Code criminel, si bien que les autorités ont le pouvoir de poursuivre des individus pour une variété de crimes, qu’ils aient participé directement ou non à des activités subversives à l’étranger.

La grande difficulté réside dans le fait de recueillir des preuves sur leurs activités terroristes en zone de guerre. Me Spratt affirme toutefois que « les autorités surmontent une telle difficulté en recueillant des communications électroniques ou cellulaires et des activités sur des comptes de réseaux sociaux ».

L’avocat précise que le lavage de cerveau ne constitue pas une bonne défense, même si certains jeunes ont fait preuve de naïveté en intégrant des groupes de combattants à l’étranger.

Nous avons toutefois failli à notre tâche en agissant après-coup; la prévention reste le meilleur remède contre la radicalisation, c’est aussi le moins coûteux.

Michael Spratt, avocat-criminaliste

Il dit néanmoins espérer que le gouvernement reconnaisse qu’ils ont été endoctrinés avant leur départ et qu’ils sont revenus désillusionnés après avoir été témoins d’atrocités qu’ils ne soupçonnaient pas.

Absence de stratégie

L’analyste en sécurité nationale, Dave Charland, précise toutefois qu’il existe un manque flagrant de ressources humaines et financières en matière de déradicalisation comme si les autorités n’avaient pas prévu que ces jeunes reviendraient un jour au pays. « On a mis l’accent sur la prévention du crime, on n’a pas mis l’accent sur la prévention de la radicalisation en tant que telle. »

L’expert en terrorisme, Stéphane Berthomet, ajoute que le Canada n’a pas encore établi une stratégie sur la déradicalisation comme il l’a fait pour rescaper de jeunes prostituées ou des jeunes des gangs de rue il y a vingt ans.

On considère les jeunes qui rejoignent des organisations terroristes comme des criminels de très haut rang, en réalité, ils restent eux aussi victimes de manipulation et d’endoctrinement.

Stéphane Berthomet, expert en terrorisme

M. Berthomet parle d’un désengagement de la violence qui ne peut se faire que sur la base du volontariat et dans la communauté.

« La solution de la déradicalisation silencieuse — c’est-à-dire par une méthode qui ne soit ni publicisée ni gérée dans de grands centres, ni à proximité des corps policiers, mais plutôt proche des services sociaux — est probablement plus efficiente. » Des efforts doivent être faits également selon lui en prison pour désengager ceux qui auront été condamnés pour leurs activités à l’étranger.

Le groupe North American Spiritual Revival se dit fier d’avoir empêché de jeunes Ontariens à se rendre au Proche-Orient. Son vice-président, Hussein Hamdani, affirme que ces individus âgés de 17 à 25 ans sont en colère à cause de ce qu’ils entendent à propos de l’Islam dans les médias et qu’ils ont l’impression d’épouser une cause noble lorsqu’ils se font recruter par des terroristes sur Internet.

« Nous les faisons travailler de façon bénévole et anonyme dans des associations caritatives pour leur inculquer le sens du devoir civique, pour les faire contribuer à la société et pour leur redonner un sens à la vie avant qu’ils ne quittent le pays. »

Un rôle pour les Musulmans

M. Hamdani refuse de dire si des djihadistes ont approché son groupe de bénévoles depuis leur retour en Ontario pour recevoir des services de counselling ou de psychologie. Il reconnaît néanmoins qu’il manque effectivement des ressources dans la communauté pour leur venir en aide.

Le gouvernement Harper a éliminé de nombreux programmes dans les communautés culturelles et des services d’aumônier en milieu carcéral que l’actuel gouvernement n’a pas rétablis.

Hussein Hamdani, vice-président du groupe North American Spiritual Revival

Il invite en outre le gouvernement Trudeau à établir des relations solides avec la communauté musulmane, qui est selon lui laissée à elle même pour faire face à un problème complexe au sujet « des jeunes désoeuvrés qui envisagent de partir et ceux qui reviennent désenchantés au pays ». Pour l’heure, trop d’argents ont été investis selon lui dans les technologies de surveillance et rien dans des programmes de prévention.

Le Conseil des imams du Canada n’a pas voulu nous accorder d’entrevue mais il affirme que de nombreuses fatwas ont été émises au pays contre des groupes terroristes pour dénoncer leurs activités qu’il a qualifiées d’anti-islamiques.

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