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Peut-on gagner une élection un égoportrait à la fois?

De toutes les campagnes électorales, jamais le phénomène de l'égoportrait ne m'a autant frappé. Dans les rassemblements du chef libéral, ils font maintenant partie du rituel. Justin Trudeau passe plus de temps dans la foule que sur la scène à prononcer son discours.

Un texte de Daniel Thibeault

Les collaborateurs de Justin Trudeau ont surnommé ce parcours dans la salle « le tunnel de l'amour ». Il serre des mains, fait des accolades, mais surtout, il prend des photos. Beaucoup de photos.

À côté de moi, à Orléans, une dame est sur la pointe des pieds, dans l'espoir de croiser le regard de son chef. « Il est meilleur qu'au début, me confie-t-elle. Il fait moins de "euh", il hésite moins quand il parle. »

Je l'ai perdue dans la foule avant d'avoir pu lui demander son nom, alors qu'elle s'est avancée vers son chef en espérant prendre une photo avec lui ou, mieux encore, revenir à la maison avec, dans son appareil, un égoportrait d'elle et son chef.

Photo : Radio-Canada/Daniel Thibeault

Et quel que soit le modèle de téléphone intelligent, Justin Trudeau semble tous les connaître. Il prend l'appareil des mains du militant, avec deux doigts, il le met du bon sens, et prend la photo parfaitement cadrée, parfaitement éclairée, avec en prime un beau sourire.

#Instaélections

« Autant les campagnes de 2008 et 2011 étaient celles de YouTube, autant celle-ci est la campagne Instagram [NDLR : une application qui permet de partager des photos et de courtes vidéos avec ses amis]. Les stratèges doivent désormais en tenir compte dans le calcul des déplacements des chefs », explique le professeur de marketing à l'Université d'Ottawa, Luc Dupont.

Photo : CBC/Margo McDiarmid

Étudiante en science politique, Karine Gill abonde dans le même sens. Elle était dans la foule lors d'un événement libéral vendredi à Brampton, téléphone cellulaire à la main. Elle voulait prendre sa photo avec le chef libéral. « Ça rend la politique plus personnelle. Nous sommes la génération des médias sociaux. C'est la façon parfaite d'exprimer nos opinions », fait-elle valoir.

Pour un parti politique, l'avantage est évident. Les photos sont de loin le contenu le plus partagé sur les réseaux sociaux. En mars 2014, la firme eMarketer a estimé que 87 % des items les plus partagés contenaient une photo, contre à peine 3 % pour la vidéo.

« En d'autres mots, sur le strict plan persuasif, [les photos] sont plus efficaces que n'importe quel discours politique. Et contrairement à la bonne vielle pub, elles [offrent une] visibilité à coût nul », résume-t-il.

Et ailleurs

Si les égoportraits se comptent par dizaines à la fin d'un rassemblement dans le camp Trudeau, l'histoire ne se répète pas pour tous les chefs.

Photo : CBC/Evan Dyer

Dans les événements publics du chef néo-démocrate, les demandes de photos ne sont ni communes ni régulières. Quand quelqu'un réclame un cliché avec son chef, Thomas Mulcair se prête volontiers au jeu.

Le chef conservateur Stephen Harper, présent sur Instagram, s'est lui aussi déjà prêté à l'exercice, mais bien moins souvent. D'abord, parce que le filet de sécurité autour du premier ministre sortant est nettement plus serré qu'autour des autres chefs, mais aussi parce que les journalistes, souvent tenus à l'écart, n'ont pas la chance de constater le phénomène.

La campagne des « selfies »?

De son côté, le Parti libéral du Canada a décidé d'exploiter le phénomène à fond, conscient que son chef est un atout non négligeable. Un atout d'ailleurs confirmé par la militante rencontrée à Orléans qui, après m'avoir fait l'analyse des qualités d'orateur de Justin Trudeau, m'a lancé : « En plus, il est beau! »

Peut-on gagner une élection un égoportrait à la fois? Ça ne peut sûrement pas nuire, mais les stratèges libéraux savent bien qu'il faudra bien plus que ça.

Photo : Radio-Canada/Daniel Thibeault

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