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Philippe Rezzonico : La bonne nostalgie de Madonna

Madonna a encore le cœur rebelle, comme l'indique le titre de son nouveau disque. On ne change pas sa nature profonde. Mais après avoir assisté à la première mondiale de la tournée Rebel Heart, mercredi, au Centre Bell, force est d'admettre que celle qui nous a étonnés, provoqués et choqués depuis 35 ans verse désormais dans la nostalgie.

Une critique de Philippe Rezzonico

Notez bien, de la bonne nostalgie... Celle qui fait plaisir aux amateurs de longue date et sans laquelle une prestation d'une artiste de renommée internationale serait amoindrie. Mais de la nostalgie quand même. Et c'est ce qu'il fallait à ce spectacle à grand déploiement dont la production spectaculaire ne parvenait pas toujours à masquer certaines carences.

Artiste de son temps qui aime conjuguer au présent, Madonna accorde toujours une large part de temps de glace aux chansons de son disque du moment qui justifie une tournée. Quand il est de la qualité de True Blue (1986), Ray of Light (1998) ou Confessions on a Dance Floor (2006), cela assure du contenu de première qualité. Mais Rebel Heart? Soyons francs, il est très moyen et on pouvait le mesurer hier soir.

L'arrivée de Madonna dans une cage suspendue ainsi que les soldats samouraïs munis d'immenses croix (effet spectaculaire) ne donnent pas plus de mordant à Iconic. Holy Water ne casse rien - hormis sa phrase provocante « Jesus loves my pussy best » - et ce, même quand elle est liée à Vogue, dont la livraison était bien moins dynamique que naguère. Et lorsque l'interprétation de Bitch I'm Madonna est moins frénétique que le super clip dont cette chanson a fait l'objet, il y a de quoi se poser des questions. Soir de première?

Même chose pour Body Shop, dans le deuxième tableau (Madonna construit ses spectacles en segments thématiques depuis des décennies). Magnifique mise en scène que cet atelier de réparation avec une portion de décapotable sur laquelle la chanteuse s'allonge, une pompe à essence, des amoncellements de pneus. On se penserait dans Grease ou West Side Story. Mais on aurait aimé une chanson à la hauteur...

Il y en a eu, heureusement, comme un rouleau compresseur nommé Living For Love, durant laquelle Madonna et ses danseurs avec des cornes se déchaînent. L'un des moments forts de la soirée. Ou encore la ballade HeartBreakCity, interprétée sur un escalier en colimaçon descendu du plafond - belle trouvaille - et jumelée au classique Love Don't Live Here Anymore. Également un joli numéro du danseur accompagnant Madonna qu'elle pousse en bas de la structure. Heureusement, il y avait une trappe et un matelas.

En fait, hormis Burning Up avec une Madonna incendiaire qui tentait de briser les cordes de sa guitare, la première demi-heure de ce spectacle a été la moins satisfaisante de toutes ses tournées au 21e siècle. Heureusement, il y avait la bonne nostalgie.

Les belles oubliées

Le premier instant du genre a été cette version acoustique de True Blue, sortie des boules à mites, car pas jouée depuis la tournée Who's That Girl de 1987. Soutenue par un ukulélé, des claquements de doigts et une foule chorale, la somptueuse mélodie était intacte. Splendide.

Même constat pour Who's That Girl, elle aussi, de nouveau en lumière, offerte à la guitare sèche par Madonna au bout de cette longue passerelle au parterre du Centre Bell, qui évoquait à la fois un cœur... et un organe sexuel.

Rayon provocation, ce spectacle est bien plus sage que ses prédécesseurs, à part des images d'une femme ligotée sur les écrans dans le premier bloc. À moins que l'on ajoute S.E.X., avec les danseurs et danseuses qui s'émoustillent dans des lits. Une référence à Justify My Love, dont on entend un extrait. Bien sage, tout ça. Nous sommes à des années-lumière de la provocation et de la violence gratuite de Bang Gang (tournée MDNA de 2012) quand Madonna abattait avec une arme des cagoulards armés.

Non, encore une fois, c'est la Madonna et son passé qui sauvent les meubles. Entendre et voir Like a Virgin, quand elle danse comme si elle avait encore 30 ans (elle en a 57), ça fascine toujours. Ou quand elle tournoie sur un poteau, juchée sur le corps d'une de ses danseuses, également en mouvement rotatif. La dame est une athlète, pas de doute là-dessus.

Dress You Up, tirée du disque Like A Virgin, s'est pour sa part transformée en pot-pourri dans lequel on avait inséré Into the Groove, Everybody et Lucky Star. Disons que les effluves latins sur lesquels reposaient ces relectures étaient discutables. Mais en enchaînement après La Isla Bonita (parfaite), ça offrait un quart d'heure où les amateurs de la première heure ont pu revivre leur jeunesse. C'était encore plus vrai dans la portion où l'on évoquait le Paris du temps des années folles.

La Material Girl

Dans un décor digne de l'autre siècle (robes en brillants, costards chics, haut-de-forme), Music a transcendé les époques et nous avons eu droit à une version de Material Girl qui était un sacré clin d'œil au clip des années 1980. Juchée au sommet d'une plateforme avec sept messieurs en tenue de soirée, Madonna a chanté son succès d'antan sur un tempo plus lent et dans une autre clé avec sensualité. Tout ça, en balançant un à un les messieurs sur une plateforme inclinée à 45 degrés qui faisait office de glissade.

Il y avait de bonnes idées dans ce spectacle, notamment pour l'exercice de haute voltige des acrobates/danseurs durant Illuminati. Ces derniers, debout au sommet de longues tiges, ont virevolté de gauche à droite dans un ballet aérien chorégraphié au quart de tour avec d'autres danseurs sur scène. Impressionnant.

J'exagère, avec ma notion de nostalgie? Disons que je ne pensais plus jamais assister à un spectacle de Madonna ou près de la moitié des chansons proposées (plus d'une dizaine) allaient être tirées de son répertoire des années 1980. Et encore moins l'entendre chanter LE monument de la chanson française. Uniquement munie de son ukulélé, Madonna a interprété La vie en Rose. Madonna qui chante Piaf... Rien que ça. Elle s'est excusée pour la qualité de son français (pas mal du tout, pourtant), ce qui a incité la foule à lui offrir une longue ovation.

Disons qu'au terme de deux heures de spectacles qui se terminent sur Holiday (un autre vieux tube), la cause était entendue pour ma part. Désormais, on ira peut-être voir Madonna bien plus pour ces anciennes chansons que ses nouveaux titres, ce qui n'a pas toujours été le cas, loin de là. En sachant, bien sûr, que la production qui l'entourera sera toujours digne de mention, comme cela a été le cas ici.

Dangereuse, la nostalgie, pour la carrière d'une telle artiste si avant-gardiste? Pas nécessairement. Les Rolling Stones et AC/DC en ont fait un fonds de commerce depuis des décennies et ça ne leur réussit pas trop mal...

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