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Police et itinérants autochtones, une relation difficile à Montréal

La mort le mois dernier à Montréal d'une jeune Inuite, dont l'enquête policière a été vivement dénoncée, met encore une fois en lumière la relation difficile entre les services policiers et les Autochtones. Les organismes caritatifs dénoncent la criminalisation des itinérants, dont certains croulent sous les amendes.

Un texte de Laurence Niosi

Siasi Tullaugak, itinérante et travailleuse du sexe, a été retrouvée morte dans une fumerie de crack de la rue Chomedey. L’enquête de la police, qui a rapidement conclu à un suicide, a fait réagir plusieurs travailleurs sociaux qui ont connu de près ou de loin la jeune femme. La police, selon eux, avait omis de regarder des éléments laissant croire à un acte criminel.

À la suite de pression de la communauté, l’enquête a été rouverte. Elle est d’ailleurs toujours en cours, selon la police de Montréal.

Alors que des cas comme ceux de Siasi Tullaugak ont retenu l’attention des médias, ce n’est pas le cas de la majorité des Autochtones itinérants, qui ont souvent peu de chance d’obtenir justice.

« Personnellement je vois peu de meurtres, mais il y a beaucoup de viols de femmes inuites alors qu’elles sont intoxiquées, et ce que nous voyons, c’est que c’est très difficile de faire avancer l’enquête », affirme David Chapman, du foyer Open Door, près du square Cabot, que fréquentait régulièrement Siasi Tullaugak.

Depuis 30 ans, l’organisme accueille dans une église anglicane reconvertie des itinérants et des personnes à revenus faibles, leur fournissant nourriture et vêtements, de même que divers services d’aide à l’emploi et de logement. Environ 40 % de la clientèle du refuge est inuite.

Le directeur de l’organisme a été lui-même témoin d’une tentative de viol, en plein jour. Mais l’itinérante, une Inuite qui était intoxiquée au moment des faits, avait déjà tout oublié le lendemain. La police n’a pas fait le suivi. Selon lui, les policiers attendent que ce soit la victime qui demande qu'une véritable enquête soit menée.

Crouler sous les amendes

Les enquêtes policières sont d'autant plus difficiles à mener en raison de la criminalisation des itinérants, dont nombreux accumulent les amendes pour des délits mineurs : flânage dans le métro, billets de transport impayés…

Charlotte, itinérante inuite qui fréquente l’Open Door, a reçu 14 amendes dans les deux dernières semaines. Toutes jetées aux poubelles, donc impayées. La dernière était particulièrement salée : 400 $ pour s’être battue au square Cabot.

« Le problème, c’est que les femmes autochtones n’ont pas l’habitude de se plaindre, car elles ont des dossiers judiciaires et n’ont pas comparu en cour. Et quand on porte plainte, il faut aller à la police, c’est pour ça qu’elles hésitent », raconte Marina Boulos-Winton, directrice du refuge de jour pour femmes, Chez Doris.

L’organisme du centre-ville de Montréal offre des services d’accompagnement aux itinérants pour des tâches qui peuvent sembler banales pour la plupart des gens – aller à la banque, chez le médecin… Mais aussi se rendre à la station de police pour dénoncer un viol, par exemple.

La criminalisation des itinérants est connue : une étude universitaire parue en 2012 faisait état de l’explosion du nombre de contraventions distribuées aux itinérants depuis 20 ans. Les sans-abri recevraient ainsi 25 % des amendes, même s’ils représentent 2 % de la population.

Toutefois, les données sur le nombre de contraventions distribuées plus spécifiquement aux itinérants autochtones à l’échelle de la province n’existent pas, pas plus que pour les autres groupes ethniques.

Les chercheuses Céline Bellot et Marie-Ève Sylvestre ont néanmoins étudié la judiciarisation de l’itinérance à Val-d’Or, où se déroule la Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec.

En analysant 3000 constats d’effraction entre 2012 et 2015, elles ont constaté que 76,2 % d’entre eux ont été délivrés à des personnes autochtones.

Impossible de savoir comment se comparent ces données avec une ville comme Montréal.

Profilage racial

Mais le profilage racial est bel et bien réel dans la métropole, insistent les intervenants. « Des itinérants non Autochtones qui sont au square Cabot avec leur bière ont moins de chance de recevoir un ticket que les Autochtones », affirme Jessica Quijano, coordonnatrice au Foyer pour femmes autochtones de Montréal.

Le Service de police de la Ville de Montréal insiste néanmoins que « tout le monde est traité de la même façon ». Carlo DeAngelis, l'agent de liaison avec les communautés autochtones, estime que des progrès sont réalisés sur ce front.

Depuis plusieurs années, l’agent de police participe à des activités de sensibilisation et de prévention et, plus généralement, fait le lien entre les Autochtones et les enquêteurs. « Depuis qu’on collabore, on commence à avoir plus de plaintes, des intervenants qui appellent et disent "j’ai une victime d’acte criminel". Ce sont des petits pas », dit-il.

Mais beaucoup de travail reste à faire pour restaurer la confiance des Autochtones envers la police, estime Jessica Quijano. « Quand on a des lois qui criminalisent les gens dans la rue, particulièrement les femmes autochtones, les impacts sont sérieux. »

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