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Pour aider les migrants, il faut aussi vaincre l'État islamique, martèle Harper

Stephen Harper affirme avoir été ému par la photo du jeune Alan Kurdi, mort noyé comme son frère et sa mère en mer Méditerranée, en tentant de fuir la Syrie vers l'Europe. Mais le chef conservateur persiste et signe : aider les réfugiés qui fuient cette zone de guerre n'est qu'un des trois éléments que le Canada doit considérer dans sa réponse à la crise des migrants.

Les autres sont le versement d'une aide internationale et, surtout, la participation à la coalition militaire contre le groupe armé État islamique, a-t-il expliqué lors d'une courte déclaration portant exclusivement sur la crise des migrants faite depuis Surrey, en Colombie-Britannique. M. Harper a aussi profité de l'occasion pour rappeler qu'il s'était déjà engagé à accueillir 10 000 réfugiés syriens de plus au début de la campagne électorale.

« Dans mon esprit, [cette photo] ne peut pas mener à la conclusion qu'il n'y a que certaines choses que nous devrions faire, et pas d'autres. Notre approche au sujet des réfugiés est que nous faisons ce que nous devons faire, et que nous devons en faire plus. J'ai déjà annoncé ça. Mais notre message est aussi que nous devons aider les gens qui sont là-bas et qui ne peuvent s'enfuir. Et une façon de les aider est d'arrêter cette horrible violence dirigée contre eux, qui les force à se déplacer ou qui les tue. »

M. Harper, qui s'est adressé aux médias devant un parterre de convives, comme il le fait pour toutes ses annonces électorales, avait commencé son allocution en soulignant que sa femme et lui avaient été émus par les images du petit Alan Kurdi gisant sur la plage. « Quelle est la première chose qu'on pense? Nous nous souvenons de notre enfant, Benjamin, à un tel âge. On pleure. C'est terrible », a dit M. Harper.

Il a cependant vite souligné que la situation mise en évidence par cette « tragédie » était encore « pire » que ce que les gens pouvaient croire. « Il y a des dizaines de millions [de personnes] qui ne sont pas dans des camps, qui ne sont pas officiellement des réfugiés, mais [dont] la survie est en question en raison de la violence par ce mouvement djihadiste », a-t-il souligné. Il a aussi affirmé que tous ces migrants ne demandent pas mieux que de rester dans leur pays, pourvu qu'ils puissent y vivre en paix.

En gestion de crise

La campagne conservatrice s'est retrouvée en gestion de crise, jeudi, dans la foulée de révélations selon lesquelles le gouvernement du Canada a refusé d'accueillir des membres de la famille Kurdi quelques semaines avant la mort de trois de ses membres. M. Harper lui-même avait prévu participer à une séance de photographie en matinée, avant de faire une annonce électorale peu après midi, heure avancée de l'Est. Ces deux événements ont été annulés au profit de sa déclaration sur la Syrie.

Le candidat conservateur dans Calgary-Sud-Est et ministre du Multiculturalisme du Canada, Jason Kenney, a lui aussi annulé l'« annonce importante sur les efforts déployés par les conservateurs pour protéger l'intégrité du système d'immigration du Canada et la sécurité nationale », qui devait avoir lieu jeudi après-midi. Aucune explication n'a été fournie.

M. Kenney s'est finalement contenté d'envoyer deux messages sur Twitter en fin d'après-midi, pour souligner que 240 000 réfugiés sont devenus résidents permanents depuis que les conservateurs ont pris le pouvoir en 2006, et que 104 000 autres réfugiés ont été réinstallés au pays pendant cette même période.

Le ministre de l'Immigration, Chris Alexander, avait été le premier à réagir en début de journée, en annonçant qu'il « suspendait » sa campagne pour retourner s'occuper de ce dossier à Ottawa. Arrivé à l'aéroport d'Ottawa, il ne s'est cependant pas rendu immédiatement à son ministère; il est longuement demeuré dans la zone de sécurité, parlant au téléphone cellulaire et évitant du coup d'affronter les journalistes qui l'attendaient, au lendemain d'un passage mouvementé à CBC. Il a finalement quitté l'endroit en douce.

En entrevue à l'émission Power & Politics, en fin de journée, M. Alexander a confirmé les informations émanant de son ministère voulant que la famille du jeune Alan n'ait jamais présenté une demande d'accueil au Canada. Il a aussi nié que la citoyenneté canadienne ait été offerte au père, affirmant qu'il n'avait « aucune information de responsables quant à des contacts » avec cet homme au cours des derniers jours.

La tante du petit garçon, qui habite en Colombie-Britannique, avait plutôt parrainé une demande pour un autre membre de sa famille. Cette demande a finalement été retournée parce qu'elle « ne respectait pas les exigences réglementaires en matière de preuve de la reconnaissance du statut de réfugié », ce qu'a confirmé le ministre.

Pour expliquer son implication plus importante dans le dossier au cours des dernières heures, Chris Alexander a affirmé que les choses avaient changé lorsque le lien de l'histoire du jeune garçon avec le Canada a été connu.

Le ministre a vanté les efforts du Canada en matière d'accueil de réfugiés, mais il a reconnu qu'il restait du travail à faire. « Nous devons faire encore mieux, a-t-il dit. Nous devons faciliter le processus pour que les gens vraiment vulnérables puissent bénéficier de ces généreux programmes canadiens. »

M. Alexander a indiqué que des améliorations devaient être apportées aux programmes de réinstallation dans les pays où aboutissent les réfugiés, soit la Turquie, la Jordanie et le Liban.

La compassion, « vous en avez ou vous n'en avez pas », dit Trudeau

En point de presse jeudi matin à Brossard, le chef libéral Justin Trudeau n'a pas attendu que les journalistes lui posent des questions pour aborder le sujet. Aussitôt son annonce sur le pont Champlain faite, il s'est attaqué longuement à l'attitude du gouvernement Harper dans le dossier des migrants. Il a d'ailleurs réagi de manière lapidaire à la décision de M. Alexander de « suspendre » sa campagne pour gérer cette crise.

« Ce gouvernement a ignoré les plaidoyers des organisations non gouvernementales, des partis d'opposition et de la communauté internationale, qui croient tous que le Canada devrait en faire plus », a accusé le chef libéral, après avoir réitéré que son parti favorise l'accueil de 25 000 réfugiés syriens supplémentaires, comme il le fait depuis le printemps dernier.

« Ce qu'on a vu pendant 10 ans, sous M. Harper, c'est un gouvernement qui s'éloigne des valeurs auxquels nous tenons si [chèrement] en tant que Canadiens, Québécois : l'ouverture, le respect, l'intégrité », a poursuivi M. Trudeau. Il importe, dit-il, « de comprendre que l'immigration et l'ouverture est une façon non seulement d'aider les gens en détresse, mais de bâtir des communautés, des sociétés, une économie plus forte ».

« M. Harper est encore pris dans une idéologie qui préfère miser sur la peur de l'autre que de comprendre qu'on a bâti un pays fort en acceptant, en accueillant et en respectant l'autre. [...] Je suis désolé qu'on en soit venu à ce point-ci dans [notre] histoire. »

Des images « insoutenables » pour Mulcair

À Toronto, le chef néo-démocrate a tenté de demeurer au-dessus de la mêlée en soutenant qu'il serait « très facile de commencer à assigner des blâmes », mais qu'il fallait surtout agir pour alléger les souffrances de migrants. Thomas Mulcair croit que le Canada pourrait « faire plus » en accueillant 10 000 réfugiés immédiatement, comme le lui demandent les Nations unies.

« Ça suffit de voir ces images-là. Ça suffit surtout que des familles soient si désespérées qu'elles soient rendues là, à prendre ces risques-là avec des enfants », a-t-il encore ajouté. « Comme père, comme grand-père, je trouve ça insoutenable. »

« Soyons généreux, soyons ouverts, comme nous l'avons été avec les boat people » provenant du Vietnam, a dit M. Mulcair. Selon lui, les photos du jeune Alan Kurdi « définissent une époque », comme la photo d'une jeune Vietnamienne gravement brûlée par du gaz napalm, tentant de fuir le long d'une route, avait marqué les esprits lors de la guerre du Vietnam.

Thomas Mulcair a souligné que les réfugiés qui fuient des pays en guerre, comme la Syrie et l'Irak, tombent souvent dans un « piège bureaucratique ». Quittant leur domicile sans papier, a-t-il expliqué, ils ne peuvent être considérés comme des réfugiés en vertu des règles des Nations unies, ce qui nuit à leur réinstallation dans un pays tiers.

En soirée, lorsqu'il a été confirmé candidat dans la circonscription d'Outremont, il a proposé de nommer un coordinateur aux réfugiés syriens qui collaborerait avec les différents ministères impliqués et les ONG. Le chef néo-démocrate souhaite aussi accélérer le traitement des demandes d'obtention du statut de réfugié et celles de parrainage et augmenter la contribution financière du Canada à l'aide humanitaire.

« Ce n'est pas plus d'intervention militaire qui aurait pu sauver la vie de cet enfant sur la plage en Turquie aujourd'hui », a-t-il répondu par la suite à une question d'un journaliste.

Le Bloc québécois a proposé aux autres partis de faire une « trêve électorale ». « Plutôt que de jeter le blâme sur les uns ou les autres, il me semble que nous devrions tous parler d'une même voix. Il ne s'agit pas d'une question partisane ou électorale, il s'agit d'un impératif humanitaire. Ce que nous proposons, c'est que le Canada ouvre immédiatement ses portes à au moins 10 000 réfugiés. Pas en 2018, dès maintenant », a lancé dans un communiqué le candidat du parti dans Québec, Charles Mordret.

« L'intervention militaire contre l'État islamique est nécessaire, mais cela ne nous dispense pas de nous occuper de la question des réfugiés », a ajouté le chef du Bloc, Gilles Duceppe. « Il faut faire notre part sans attendre, en offrant un appui logistique et en ouvrant nos portes aux réfugiés immédiatement. C'est un devoir humanitaire. »

Pour voir ce graphique sur la croissance du nombre de réfugiés syriens dans le monde, cliquez ici.

Pour voir ce graphique sur l'âge des réfugiés syriens, cliquez ici.

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