Retour

Pourquoi j'ai arrêté de faire de la critique à cause de Denys Arcand

CHRONIQUE – La tant attendue Chute de l'empire américain, de Denys Arcand, sur lequel on a déjà tellement écrit, beaucoup en bien et si peu avec réserve, a pris l'affiche hier soir. Cet événement me ramène quelques années en arrière, quand ma rencontre avec le réalisateur a eu une influence déterminante sur mon métier d'alors, critique de cinéma.

Commençons par écrire quelques mots sur La chute de l'empire américain. Bon, on ne tournera pas autour du pot. Aussi vous dirais-je en quelques mots que ce film d'Arcand m'a séduit et que, depuis ma sortie de la projection, j'y pense, j'y pense, j'y pense encore et encore. Il m'habite comme un bon livre prend possession de son lecteur.

Il m’a conquis pas seulement parce qu’Alexandre Landry est époustouflant en intellectuel rebelle; ni parce que Rémy Girard est si convaincant que, des fois, je me dis que cet acteur pourrait jouer une poignée de porte et décrocher un Oscar; ni parce que Mariepier Morin est si éblouissante que chaque homme, comme le héros du film, en tombe éperdument amoureux dès que son doux visage apparaît à l’écran.

La chute de l’empire américain est un grand film; et je pèse mes mots.

Bref, c’est le film d’un réalisateur accompli. Si vous me le permettez, un mot encore, sur cette scène d’ouverture où le personnage d’Alexandre Landry, citant Hemingway, Céline, Tolstoï ou Dostoïevski, nous fait la démonstration que l’intelligence n’est pas monolithique; n’est-ce pas du pur et grand Arcand!

Tiens, petite anecdote en passant. Sentant peut-être que Landry n’était pas aussi habité qu’il le souhaitait par les personnages qu’il citait, Arcand lui a conseillé d’aller les lire pour s’en imbiber… Ce qu’a fait l’acteur. Le résultat n'a pas tardé.

Cela dit, ce n’est pas du tout de cela dont je voulais vous parler ni de mon admiration pour ce cinéaste qui a un ton reconnaissable entre tous; comme Truffaut avait un ton, comme Godard a un ton, comme Lelouch, comme Allen a un ton… Bref, vous aurez compris.

Quand j'étais critique

Remontons dans le temps, celui où, dans les années 1970, j’étais d’abord cinéphile avant de devenir, peu après, chroniqueur et critique de cinéma.

Je suivais le travail de cet Arcand qui a traversé par moments des déserts d’incompréhension. Je l’admirais déjà. J’ai visité certains de ses plateaux, tenté d’évaluer son courage en regardant Le confort et l’indifférence et, quelques années plus tard, j’étais à Cannes, l’année où il présentait à la Quinzaine des réalisateurs Le déclin de l’empire américain. De prime abord, personne ne savait à quoi s’attendre. Après la projection, le public emballé s’était massé sur le trottoir au pied des escaliers pour applaudir et ovationner le réalisateur et l’équipe du film. Ç’a été un triomphe et le début, pour moi, de la fin de ma carrière de critique. Oh! pas tout de suite. Des années plus tard.

À partir de ce 19 mai 1986, date à laquelle Arcand a reçu le Prix de la critique internationale, ça ne s’est plus jamais arrêté. Arcand s’était engagé sans s’en douter dans un tourbillon. Et évidemment, le chroniqueur de cinéma, prisonnier lui aussi de la tornade, suivait tous les faits et gestes du glorieux cinéaste assurant la promotion de son film : entrevues, conférences de presse, récompenses. Une fois la Croisette abandonnée aux vagues de la Méditerranée, Le déclin, lui, a continué à voguer sur la mer du succès. Lancement québécois, Festival international du film de Toronto, prix Génie, représentant du Canada aux Oscars, et enfin, nomination par l’Académie dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère avec tout ce que cela comporte : réceptions chez les délégués, cocktails, smoking, robes d’apparat et partys de tous genres.

Et Bibi le chroniqueur, comme d’autres d’ailleurs, était toujours là à emboîter le pas à une délégation de plus en plus nombreuse.

Quelques années plus tard, oh! pas longtemps après, Arcand a remis ça à Cannes avec Jésus de Montréal, mais cette fois, en compétition officielle. Et rebelote! Prix du jury! Prix du jury œcuménique. Plus tard, prix Génie du meilleur film, prix du meilleur long métrage de fiction de l’Atlantic Film Festival, etc.

Et pour Bibi, c’était reparti mon kiki.

Déjà, à ce moment-là, quelques années avant le délirant succès des Invasions barbares, j’ai compris qu’il m’était désormais impossible d’évaluer ses longs métrages avec une décente impartialité, et ce, en dépit de mon amour du cinéma et des années que j’avais consacrées à ce métier.

Avais-je trop côtoyé Arcand de Cannes à Hollywood? Sûrement. Avais-je trop flâné avec Gilles Carle sur les marches du Palais des festivals lors de la présentation de Fantastica? Probablement. Avais-je trop frayé avec eux? Sans aucun doute. Je réalisais donc, non sans tristesse, que j’étais dans l’impossibilité de juger leur travail, leurs films, leurs œuvres. Je les connaissais tant. Je les aimais trop. L’inceste entre nous avait fait son œuvre.

Mis face à ce constat plutôt triste, j’ai donc cessé d’écrire et de critiquer professionnellement le cinéma.

Quelques années plus tard, réuni autour d’une table chez un ami commun, j’ai avoué à Denys Arcand, assis en face de moi, que sans le savoir, il avait mis fin à mes années de critique et qu’il était à coup sûr le principal responsable de cette fin de « carrière ». Ça l’a fait rire.

Ça fait aussi rire aujourd’hui René Homier-Roy qui, dans un échange en ondes, le sourire aux lèvres, n’hésite pas à dire à ses auditeurs que j’ai oublié ce que c’était être critique.

Plus d'articles