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Pourquoi la Maison-Blanche veut-elle lancer un débat sur les changements climatiques?

Après une année record en coûts liés aux catastrophes naturelles aux États-Unis, la Maison-Blanche en a surpris plus d'un en proposant un débat public sur les changements climatiques. Tour d'horizon d'une administration qui persiste à se positionner à contre-courant du consensus scientifique sur le climat.

Un texte de Valérie Boisclair

Des feux de forêt en Californie au passage ravageur des ouragans Harvey et Irma au Texas et en Floride, les aléas de la nature ont laissé une facture de 306,2 milliards de dollars aux États-Unis l'an dernier, indique l'agence américaine National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) dans son plus récent rapport.

« La luxueuse résidence [de Trump] à Mar-A-Lago en Floride a peut-être échappé à la colère d’Irma, mais [avec] les milliards de dollars de dégâts, les coûts du climatoscepticisme commencent à s’empiler aux portes de la Maison-Blanche », prévenait Bob Ward, directeur des communications au Grantham Research Institute on Climate Change and the Environment, dans le journal britannique The Guardian.

S’il est difficile d’associer directement un seul événement aux changements climatiques, des groupes de recherche arrivent à déterminer si une catastrophe leur est significativement liée, explique le climatologue et directeur général d’Ouranos, Alain Bourque. « Et c’est souvent le cas avec les inondations, les canicules et les tempêtes côtières », précise-t-il.

L’année 2017, quoique mouvementée, risque toutefois d’avoir peu d’effet sur l’administration Trump, estime M. Bourque.

Le 10 janvier, l’Agence américaine de la protection de l’environnement (APE) dévoilait son intention de lancer un débat à l'échelle de la nation sur les changements climatiques, où scientifiques et climatosceptiques auront l’occasion d’échanger leurs points de vue.Si le débat semble clos pour une grande majorité des scientifiques, l'administration Trump croit qu'une discussion « franche et transparente », selon les mots de l'administrateur de l'APE, Scott Pruit, est nécessaire. Mais à quelles fins?Semer le doute« L’APE souhaite instiller le doute et essayer de faire passer l’idée qu’il y a une controverse scientifique. Pourtant, il n’y a plus de débat à savoir si le réchauffement climatique est [causé par l'homme] », souligne Jean-Daniel Collomb, maître de conférences à l’Université Jean Moulin Lyon III et auteur de « The Ideology of Climate Change Deniers in the United States ».

Selon le climatologue Alain Bourque, un tel débat n'en est pas un de science, mais plutôt d'opinions politiques.Du même avis, M. Collomb estime que « depuis quelques années, on observe un glissement dans les positions sur le réchauffement climatique ».

« Même si certains veulent bien reconnaître qu’une partie du réchauffement est liée à l’activité humaine, ils ont maintenant déplacé le débat vers le coût économique, l’infaisabilité des propositions des adversaires et le fait qu’elles ne changeraient rien », ajoute-t-il.

L'argument économique a pris le pas sur l'argument écologique, selon M. Collomb. C'est le cas lorsque Trump brandit la menace de la perte de compétitivité qu'encaisseraient les États-Unis contre des géants comme la Chine ou l'Inde si des mesures trop contraignantes étaient adoptées.

En octobre dernier, Scott Pruitt réalisait l'une des promesses martelées par Donald Trump lors de la campagne présidentielle en signant un projet de loi visant à abroger le Clean Power Plan (CPP), jugé « nuisible au développement économique du pays » par le président.

Élément central de la stratégie de Barack Obama, le CPP devait imposer aux centrales thermiques la réduction de leurs émissions de dioxyde de carbone de 32 % d'ici 2030.

À la relance de l’industrie du charbon souhaitée par Washington s’ajoutent d’autres dossiers controversés, comme celui de l’exploitation pétrolière et gazière au large des côtes américaines, à laquelle Washington a donné son feu vert pour 2019.Forts du soutien apporté par les grands lobbys de l’industrie des énergies fossiles et d’importants groupes de réflexion libertariens (think tanks), qui fournissent expertise, argent et contre-arguments, les républicains sont reconnus comme « plus hostiles aux questions environnementales » que les démocrates, analyse M. Collomb.

Et l’administration Trump ne fait pas exception.

L'entourage climatosceptique de Trump

Quatre ans après avoir accusé la Chine d’avoir « inventé » le changement climatique, le président américain a avoué en 2016 qu’il reconnaissait « un certain degré de connexion » entre l’activité humaine et les changements climatiques.Mais en décembre dernier, le 45e président des États-Unis se moquait du réchauffement sur son compte Twitter, alors qu’une vague de froid extrême affligeait le nord du pays.En plus d'être critiqué pour ses déclarations changeantes sur le climat, Donald Trump a soulevé l'ire des environnementalistes en nommant à des postes clés des climatosceptiques notoires.À la tête de l’APE, Scott Pruitt ne croit pas que l’activité humaine « contribue de façon importante au réchauffement climatique ». M. Pruitt n’hésite pas à aller à l’encontre du consensus exprimé par les membres du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), en rejetant l’idée selon laquelle le CO2 est le principal responsable du changement climatique.Le secrétaire à l’Énergie de l’administration Trump, Rick Perry, a avoué ouvertement par le passé ne pas croire aux changements climatiques. À son arrivée à Washington, M. Perry a toutefois concédé qu'une partie du phénomène pouvait être imputée à l'activité humaine.Dans la garde rapprochée de Trump, son vice-président, Mike Pence, est connu comme étant un fervent défenseur du projet d’oléoduc Keystone XL. À deux reprises, alors qu’il siégeait à la Chambre des représentants, M. Pence a voté contre des projets de loi qui visaient à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Le sénateur républicain de l’Oklahoma James Inhofe, auteur du livre The Greatest Hoax : How the Global Warming Conspiracy Threatens Your Future, et le climatosceptique Myron Ebell, qui a contribué à la transition de l’APE lors de l’arrivée de Trump au pouvoir, s’ajoutent à la liste des conseillers du président américain qui font sourciller les environnementalistes.

Si les catastrophes naturelles de 2017 n'ont pas réussi à ébranler les convictions du président, d'autres membres du camp républicain demeurent sceptiques. Après le passage d'Irma dans les Keys, le gouverneur de la Floride, Rick Scott, n’était « pas encore certain » que les récents événements soient liés à l’activité humaine, et considérait toujours l'éventualité qu'il ne s'agisse que de « cycles ».

Pas une priorité à Washington ni dans les foyers américains

À l’instar de l’administration Trump, la population américaine ne place pas au cœur de ses préoccupations la lutte contre les changements climatiques. L’an passé, les Américains la classaient en 18e place sur 21 sujets jugés prioritaires, selon un rapport du Pew Research Center.

En octobre dernier, le nombre d’Américains se disant « très préoccupés » par le réchauffement climatique a atteint un sommet record de 22 % depuis les premiers sondages menés à ce sujet, en 2008, selon le Program on Climate Change Communication de l’Université Yale.

Questionnés sur leurs connaissances en matière de changements climatiques, deux Américains sur trois ont répondu qu’ils pensent que le réchauffement a un effet sur le climat aux États-Unis.

Seulement 54 % de la population a toutefois dit comprendre que le changement climatique est provoqué par l’activité humaine, peut-on lire dans le rapport Climate Change in the American Mind.

« Si vous regardez l’évolution de l’opinion sur les changements climatiques dans la population américaine, on voit des pics d’intérêt pendant les semaines qui suivent les catastrophes, et ils retombent ensuite », explique M. Collomb.

Un combat inégal

Selon Alain Bourque, le combat mené par les scientifiques ne se fait pas à armes égales aux États-Unis : les experts doivent tout prouver à coups de rapports et d'études, un processus qui prend du temps. « Pendant ce temps, les sceptiques peuvent bien dire ce qu’ils veulent », déplore-t-il.

Sur une note plus optimiste, le climatologue se dit moins inquiet qu'autrefois au sujet de la lutte qu'il reste à mener contre les sceptiques: « Le climat va continuer à frapper, les impacts vont continuer à se manifester, la science va gagner en crédibilité, et les sceptiques ne seront que de plus en plus embarrassés. »

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