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Pourrait-on basculer dans une ère post-antibiotiques?

L'avertissement de l'Organisation mondiale de la santé est clair : « Si nous ne prenons pas des mesures d'urgence, nous entrerons bientôt dans une ère post-antibiotiques dans laquelle des infections courantes et de petites blessures seront à nouveau mortelles ». Sommes-nous vraiment à l'aube d'un monde sans antibiotiques?

Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

Aujourd’hui, la vaste majorité des infections, comme la pneumonie, la tuberculose, la septicémie et la gonorrhée, sont encore traitables grâce aux antibiotiques. Mais elles le sont de moins en moins.

Les cas de résistance chez certaines bactéries sont de plus en plus fréquents, comme le démontrent les données du Center for Disease Dynamics, Economics and Policy illustrées sur ces cartes.

Par exemple, dans plusieurs régions du monde, la bactérie Klebsiella pneumoniae – cause majeure de pneumonies, septicémies et infections des nouveau-nés et des patients hospitalisés – est désormais résistante aux antibiotiques de derniers recours, les carbapénèmes.

La résistance d’E. coli aux fluoroquinolones et de Staphylococcus aureus à la méthicilline est également plus répandue.

« Les gens n’auraient jamais imaginé qu’il serait un jour impossible de traiter une infection urinaire avec des antibiotiques. Mais on commence déjà à voir des infections urinaires qu’on ne peut pas traiter », dit Andrew Morris, directeur du programme de gestion des antimicrobiens à l’hôpital Mount Sinaï, à Toronto.

En fait, on prédit que d’ici 2050, la résistance aux antibiotiques pourrait tuer 10 millions de personnes par année. Les infections redeviendraient d’ici 2050 la première cause de mortalité dans le monde, devant le cancer.

« Est-ce que la résistance aux antibiotiques tue aujourd’hui beaucoup de personnes? Non, pas encore. Mais c’est un problème en croissance », ajoute M. Morris.

Qu’arriverait-il dans un monde sans antibiotiques?

Il faut se rappeler que la médecine moderne repose sur la capacité de prévenir et de contrôler les infections. Sans antibiotiques, des infections bénignes pourraient à nouveau devenir invalidantes ou même mortelles.

Les chirurgies, même les plus simples, les césariennes, les remplacements de hanche, les transplantations d’organes ou de moelle osseuse et les chimiothérapies deviendraient risqués, voire impossibles à faire.

Une étude publiée dans le British Medical Journal en 2013 estime que de 40 % à 50 % des personnes qui subissent une chirurgie sans l'administration d'un antimicrobien préventif contracteraient une infection et 30 % d’entre eux pourraient en mourir. Avec de tels risques, les médecins hésiteraient à entreprendre certaines chirurgies non urgentes, disent les auteurs.

On parle aussi d'impact significatif sur le fonctionnement du système de santé : hôpitaux bondés, étages fermés et chirurgies annulées à cause de foyers d'infection, implantation de mesures strictes de contrôle des infections et d'isolation.

Les gens ont rapidement oublié l’époque sans antibiotiques, dit Gerry Wright, professeur de biochimie à l’Université McMaster. « La plupart d’entre nous n’ont pas vécu l’époque où une simple coupure pouvait devenir une infection potentiellement mortelle. »

Avant la découverte d’antibiotiques, le taux de mortalité de la pneumonie causée par la bactérie Streptococcus pneumoniae atteignait 40 %, le taux de mortalité de la bactériémie causée par Staphylococcus aureus était de 80 % et, au cours de la Première Guerre mondiale, 70 % des amputations ont été faites en raison d’une infection de la plaie.

L’impact économique

Selon une étude du Forum économique mondial, le PIB mondial pourrait diminuer entre 1,1 % et 3,8 % d’ici 2050 à cause de la résistance. En comparaison, le PIB mondial avait chuté de 3,6 % lors de la crise économique de 2008-2009.

L’augmentation des taux de morbidité et des périodes de maladies prolongées en raison d'infection réduira la taille de la main-d’oeuvre et la productivité.

La production animale dans les pays à faible revenu pourrait baisser de 11 % d'ici 2050 en raison d'une augmentation du nombre d'animaux infectés qui ne pourront pas être traités.

Les dépenses de santé pourraient augmenter de 25 % dans les pays à faible revenu, de 15 % dans les pays à revenu moyen et de 6 % dans les pays à revenu élevé.

La résistance aux antimicrobiens est un problème particulièrement important dans les pays en développement et le nombre de personnes qui meurent en raison de la résistance y est plus élevé.

Les pays à faible revenu ont peu de ressources pour prévenir et contrôler les infections. De plus, plusieurs nouveaux antimicrobiens ne sont pas utilisés en raison de leurs coûts élevés.

Par ailleurs, dans plusieurs pays à faible revenu, les antibiotiques peuvent être achetés sans prescription (10 % des médicaments, dont 50 % sont des antibiotiques, seraient des contrefaçons) et sont surutilisés ou sous-utilisés, contribuant ainsi au développement de la résistance.

Seulement 30 % des pays à faible revenu ont un plan pour contrer la résistance aux antibiotiques.

« Pourtant, ce sont les pays à faible revenu qui doivent être les mieux préparés, car ils sont susceptibles de porter la plus grande part du fardeau de la résistance. Les maladies infectieuses y sont plus fréquentes et la santé des gens y est plus précaire; ce qui fait que les antibiotiques de première ligne (généralement moins chers) sont moins efficaces », écrit le docteur Marc Sprenger, directeur du Secrétariat de la résistance aux antimicrobiens de l’OMS.

Quelques solutions

Les humains « n’ont pas appris à respecter les antibiotiques », se désole Andrew Morris. « Les antibiotiques sont une ressource limitée. Nous devons absolument les traiter comme un objet précieux. »

Les experts s'entendent : l'ère post-antibiotique peut être évitée si des mesures de prévention sont prises rapidement.

L’épidémiologiste David Patrick compare la lutte contre la résistance aux antibiotiques à la lutte contre les changements climatiques. Le problème est mondial et la solution doit l'être aussi. Il estime que nous devons réduire notre « empreinte antibiotique ». « Nous contribuons tous aux changements climatiques. Si nous réduisons notre empreinte de carbone, nous pouvons ralentir les changements climatiques. C’est le même principe pour les antibiotiques. »

Avec les informations de Binh An Vu Van

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