Le suicide frappe chaque année plus d'un millier de familles au Québec. Il frappe collègues, voisins, amis, parents et parfois plus près encore, dans notre propre maison. À l'occasion de la 27e Semaine nationale de prévention de ce fléau, l'accent est mis sur la nécessité de développer, sur Internet, des méthodes pour repérer les personnes à risque.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

Le téléphone sur mon bureau à Radio-Canada a sonné, c’était mon cousin au bout du fil, d’une voix grave et hésitante il m’a annoncé que notre famille était de nouveau frappée par le suicide.

Par respect pour ces gens je ne donnerai aucun détail.

J’écris « de nouveau » parce que j’ai perdu mon fils adolescent par suicide le 28 novembre 2010.

J’ai laissé tomber le combiné et mon cousin qui parlait et me suis levée, hagarde, pour littéralement fondre sur une collègue qui passait dans le couloir.

Une cellule de crise s’est improvisée dans le bureau de ma patronne. Elle m’a ordonné de prendre congé pour la journée (je me croyais capable de reprendre le travail) et s’est assurée que je ne m’en irais pas toute seule chez moi, mais plutôt chez le cousin qui venait de m’appeler.

C’est ainsi qu’une fois de plus ma vie a fondu au noir à cause de cette tragédie sans nom qui frappe, chaque année, plus d’un millier de Québécois. En 2014, il y a eu 1125 suicides selon les données provisoires de l’Institut national de santé publique, dévoilées à l’occasion de la 27e Semaine nationale de prévention du suicide, qui se déroule jusqu’à samedi.

Prendre du recul pour calmer la détresse

Aveu : le lendemain de cette nouvelle qui m’a assaillie au bureau, je ne « filais » tellement pas que j’ai appelé pour la première fois de ma vie Suicide Action Montréal (SAM). Non, je ne voulais pas commettre l’irréparable. Mais j’avais besoin d’aide éclairée. Le type au bout du fil a été impeccable d’écoute et d’efficacité. Comme j’étais résolue à aller travailler, il m’a conseillé avant toute chose d’aller… prendre ma douche!

Autrement dit, il m’a remise sur les rails, ce chemin que j’emprunte tant bien que mal depuis un peu plus de six ans, en étant à la fois vivante et radicalement différente d’avant. Après, on survit. Le mot le dit : sur et vie. Vivre « par-dessus ».

Toujours plus d'endeuillés par suicide

Au Québec, trois personnes se suicident chaque jour. Je répète : chaque jour. Je me souviens de ce quadragénaire que j’avais côtoyé au sein d’un groupe d’entraide pour endeuillés par suicide. Sa sœur avait mis fin à ses jours et il assistait, deux fois par mois, depuis des années, aux rencontres du groupe. En me voyant arriver, moins de deux mois après le décès de mon fils, il avait soupiré que « toujours plus de monde se joignait au groupe ».

Car il s’était dit, après avoir perdu sa sœur, « qu’il ne fallait plus que ça arrive ». Il faut que cessent sur-le-champ une telle épouvante, un tel malheur, une telle souffrance, avait-il résolu. Peine perdue. Non seulement ce fléau perdure, mais il gagne du terrain : la tendance à la baisse des taux de suicide, qui avait été constatée ces dernières années, « s’est estompée », comme l’affirme l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS).

Poursuivons dans les chiffres, derrière lesquels se cachent toujours des visages. Il est estimé qu’en 2014-2015, au Québec, 28 000 personnes ont fait une tentative de suicide au cours des douze mois précédents. D’affirmer l’AQPS : « Selon ces données, on estime qu’environ 76 personnes tentent de s’enlever la vie chaque jour ». Vous rendez-vous compte?

Jeunes et vieux, hommes et femmes

Des hommes, davantage que des femmes, passent à l’acte et se tuent, surtout dans le groupe d'âge des 40-64 ans . Mais, de dire l’homme d’affaires Alexandre Taillefer, porte-parole cette année de la Semaine nationale de prévention du suicide, il y a presque autant de femmes que d’hommes qui font des tentatives de suicide. Donc, « ce n’est pas un enjeu masculin, c’est un enjeu qui s’adresse à toute la population », a affirmé Alexandre Taillefer sur ICI RDI mercredi.

L’an dernier, le fils de 14 ans d’Alexandre Taillefer s’est enlevé la vie. Non sans avoir, dans les mois précédents, lancé des messages sur un site Internet de « gamers » qu’il fréquentait. Ce qui amène M. Taillefer à lancer un message en faveur de l’établissement d’une mobilisation urgente et systématique sur le web, pour prévenir le suicide.

La détection de mots et de comportements suicidaires est tout à fait possible sur le plan technologique, affirme en substance Alexandre Taillefer. Tout autant, sinon plus que les voitures sans conducteur dont on parle tant… « On serait fous de ne pas considérer cette piste en termes d’investissement », dit-il.

S'occuper de ce qui se passe entre les deux oreilles

Il faut de l’argent. En prévention du suicide et, aussi, en santé mentale. Pas uniquement pour prévenir le suicide; pour empêcher aussi d’irréparables dérapages comme l’attentat survenu dans une mosquée de Québec.

Il faut faire comprendre aux gens que des enjeux de santé mentale, ça arrive à tout le monde. Et [il faut] que ces gens-là puissent se référer à des psychologues et des psychiatres.

Alexandre Taillefer, porte-parole de la Semaine nationale de prévention du suicide

Dans le domaine de la santé mentale, « les autorités ne prennent pas suffisamment au sérieux les enjeux », déplore M. Taillefer. Quand il parle d’autorités, il ne parle pas des policiers qui, dit-il, font preuve d’une extraordinaire célérité pour intervenir auprès d’une personne suicidaire.

Sauf qu’ultimement, il ne revient pas à la police de soigner le monde. Il faut de l’aide professionnelle, y compris sur Internet. Les jeunes notamment, qui font grand usage des WhatsApp, Messenger et autres espaces virtuels de communication, ne décrocheront peut-être pas le téléphone pour composer le 1 866 APPELLE (1 866-277-3553), le numéro des services d'aide au Québec offerts 24 heures par jour, tous les jours. Il faut les rejoindre là où ils sont le plus souvent : sur le web.

Et dans notre propre sous-sol. Le mien, notre fils, y regardait la télévision sans un mot, la couverture pratiquement sur les oreilles. Je me disais : « il s’entraîne en natation et va à l’école, il est fatigué, je ne vais pas "l’achaler" ». Nous n’avons pas su « écouter ses silences », comme l’a si justement regretté son père, après la tragédie.

Agissez comme sentinelle

Soyez à l’affût de votre entourage. Agissez comme sentinelle, de l’italien « sentinella, sentire » : écouter. Pas seulement durant la Semaine de prévention, toute l’année. Soyez présent à vous-mêmes aussi. Prenez soin de vous sans relâche. Et, de grâce, demandez de l’aide quand « ça file pas ».

Ce matin, j’ai distribué à mes collèges les épingles à linge de l’AQPS sur lesquelles il est écrit : « tu es important-importante pour moi ». Ils sont rigolos, mes collègues. Certaines l’ont mise dans leurs cheveux. Un autre a épinglé ses lunettes et un autre, son nez! Ce dernier est bien équipé; il porte aussi un bracelet promouvant le don d’organes. À la blague, même si ce n’est pas drôle, nous lui avons conseillé de ne pas commettre de suicide dans le but de donner ses organes… « Le don d’organes peut attendre », avons-nous conclu en chœur.

Plus d'articles

Vidéo du jour


Les régimes: 10 mythes tenaces