On l'appelle le médicament « miracle » : une petite pilule bleue, prise une fois par jour, qui permet de prévenir le VIH, même lors de relations sexuelles sans préservatif. Mais un an après l'approbation du médicament par Santé Canada, le coût élevé du Truvada et une hausse du nombre de cas d'infection transmise sexuellement soulèvent de nombreuses questions.

Un dossier de Philippe de Montigny et de Valérie Ouellet

Michael Fanous n’est pas séropositif, mais il prend un comprimé de Truvada par jour depuis qu’il a appris que son ex-copain l’avait mis à risque de contracter des infections transmises sexuellement.

« J’ai décidé de prendre de la PrEP comme je décide de porter des condoms. J’aime contrôler comment je me protège », dit-il.

Le Truvada, développé par le géant pharmaceutique américain Gilead, est utilisé avec d’autres médicaments depuis des années pour traiter les personnes atteintes du VIH.

Mais récemment, des médecins ont aussi commencé à le prescrire de façon préventive à certains patients séronégatifs plus à risque de contracter le virus. On appelle ce traitement la prophylaxie pré-exposition (PrEP) et il permettrait d’éviter une infection au VIH dans plus de 99 % des cas.

Parmi les milliers d'utilisateurs, deux individus ont été infectés au VIH malgré le fait qu'ils prenaient la PrEP quotidiennement : le premier cas est survenu à Toronto, l'autre à New York. Dans les deux cas, ils ont été touchés par des souches résistantes au Truvada.

Michael Fanous, un Torontois de 32 ans, a entendu parler de la PrEP pour la première fois en 2012 lorsque l’usage préventif du Truvada a été approuvé par la Food and Drug Administration, aux États-Unis. Santé Canada a donné son feu vert au médicament en février 2016.

Personne ne sait avec certitude si sa douce moitié, homme ou femme, a d’autres partenaires sexuels. C’est pourquoi j’ai décidé de faire tout en mon pouvoir pour me protéger d’infections comme le VIH.

Michael Fanous

Michael Fanous est aussi pharmacien et son exemple a encouragé des dizaines de ses patients de la région de Toronto à prendre de la PrEP. Il voit surtout dans sa pharmacie une population à plus haut risque d’infection au VIH, comme des homosexuels et des travailleurs du sexe.

« Bareback » et « raw » : des hommes qui ne se protègent plus

L’usage préventif du Truvada a aussi un côté plus sombre.

Les applications mobiles de rencontre destinées aux hommes comme Grindr et Scruff voient bon nombre d’internautes dire prendre de la PrEP et chercher des relations « bareback » ou « raw ».

En d’autres termes, ils ne portent plus de préservatif, malgré le fait qu’ils risquent encore de transmettre ou de contracter d’autres infections sexuelles.

C’est une réalité bien connue dans le village gai de Toronto.

« Le bareback, c’est certainement ce qui motive bien des gens à prendre de la PrEP », avoue Brian Greco, un étudiant de NYU qui a commencé à prendre du Truvada ce mois-ci.

« Oui, je peux dire que je me sentais un peu plus libre », raconte Matthew Young, qui a participé à une étude clinique sur la PrEP l’an dernier. Selon lui, les relations sexuelles sans condom ne sont plus aussi effrayantes lorsqu’il prend le médicament.

John Carpenter ne prend pas la PrEP, mais dit voir ce genre de comportement en ligne, comme si les utilisateurs du Truvada se croyaient « invulnérables ».

Ma grande inquiétude, c’est que les utilisateurs de la PrEP se servent du médicament comme d'une sorte de bouclier qui protège contre tout et que ça leur donne la liberté de faire ce qu’ils veulent.

John Carpenter, Torontois homosexuel qui ne prend pas la PrEP

Infections sexuelles en hausse

Une crainte en partie justifiée, selon les autorités en santé publique, qui observent une hausse des cas de certaines infections transmises sexuellement depuis que les médecins ont commencé à prescrire la PrEP.

À Toronto, des ordonnances de Truvada étaient remises à des patients en grand nombre à partir de 2014, avant que son usage préventif soit approuvé par Santé Canada. Une campagne de sensibilisation à la PrEP avait d’ailleurs été lancée à ce moment-là à l’occasion du défilé mondial de la Fierté gaie, tenu à Toronto.

Santé publique Toronto ne fait toutefois pas le lien de cause à effet entre le fait de prendre le Truvada et celui de contracter une ITS.

Nous craignons que ceux qui prennent la PrEP soient plus susceptibles d’attraper d’autres infections transmises sexuellement parce qu’ils ont peut-être moins envie de porter des condoms lorsque le risque du VIH est éliminé.

Rita Shahin, médecin-hygiéniste adjointe, Santé publique Toronto

Selon des chiffres obtenus par Radio-Canada auprès de l'agence, entre 2012 et 2016, le nombre de cas rapportés de gonorrhée (entre mars et novembre) a bondi de 52 %, de 34 % pour la syphilis et de 20 % pour la chlamydia. Nous comparons les neuf mois suivant l'approbation de la PrEP par Santé Canada à la période équivalente des années précédentes.

Dans un rapport de Santé publique Toronto publié l'an dernier, des données récentes révélaient que 9 cas de syphilis sur 10 étaient détectés chez des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes.

C’est pourquoi l'agence a lancé une campagne de sensibilisation sur Grindr et Scruff pour encourager l’utilisation des préservatifs.

Ils ne sont pas les seuls à s’inquiéter : en 2015, une étude du Centers for Disease Control and Prevention (CDC) voyait aussi un lien entre l’usage préventif du Truvada et la hausse « alarmante » des infections parmi les hommes homosexuels et bisexuels.

Des augmentations semblables ont aussi été rapportées dans d’autres grandes villes nord-américaines, incluant Montréal, Vancouver, San Francisco et New York.

Une corrélation difficile à faire, réplique un chercheur

Cependant, ces hausses peuvent s’expliquer autrement, selon Darrell Tan, infectiologue à l’Hôpital St. Michael, à Toronto.

Pendant un an, il a suivi plus d’une cinquantaine d’hommes prenant de la PrEP afin de mieux comprendre son effet sur leurs comportements sexuels. L’essai clinique comprenait aussi des tests fréquents de dépistage des infections transmises sexuellement, comme tous les utilisateurs de la PrEP au Canada en passent régulièrement.

Selon lui, il est donc tout à fait logique qu’il y ait plus de cas rapportés d’ITS.

Quand les personnes sont sur la PrEP, on les suit beaucoup plus fréquemment. Ils viennent à la clinique tous les trois mois pour obtenir leur PrEP et faire des prélèvements de sang et pour faire des tests de dépistage pour les autres ITS.

Darrell Tan, infectiologue de l’Hôpital St. Michael à Toronto

Une nouvelle étude du CDC suggère d’ailleurs que la prophylaxie pré-exposition pourrait en fait réduire le nombre d’infections transmises sexuellement, à long terme, parce qu’elles sont détectées et traitées plus rapidement chez les utilisateurs de la PrEP.

L’infectiologue souligne aussi que les jeunes homosexuels ont une vision différente du VIH/sida que les générations précédentes, pour qui la maladie était une condamnation à mort.

« Les gens vivant avec le VIH peuvent [maintenant] vivre longtemps, en très bonne santé. Peut-être que ça a changé leur perception du danger de ce virus », dit-il.

1000 $ par mois sans assurance privée

Après des décennies à vivre avec la peur constante de contracter le sida, prendre une pilule par jour et se savoir protégé « est une vraie libération », estime Stephen Low, un professeur d’université de 34 ans.

Une liberté qui coûte cependant très cher : environ 1000 $ par mois. Une fortune pour ceux qui n’ont pas d’assurance privée.

« Mes amis et moi qui prenons la PrEP avons tous de bons emplois avec des avantages sociaux. C’est certainement un privilège que nous avons », avoue Stephen Low.

Le Québec est en fait la seule province au pays où l’usage préventif du Truvada est couvert par le régime public d'assurance maladie. Grâce à cette couverture, les patients québécois n’ont qu’à payer environ 90 $ par mois pour le médicament.

Bien que le Comité canadien d'évaluation des médicaments ait recommandé en août dernier que les provinces assument le coût de la PrEP, aucune d’entre elles n’a suivi l’exemple du Québec.

La prochaine étape, si le médicament est efficace et approuvé, est de négocier le prix avec la compagnie pharmaceutique, ce qui peut prendre plusieurs mois.

Eric Hoskins, ministre ontarien de la Santé

Mais l’Ontario n’a toujours pas entrepris ces démarches, sept mois plus tard, raconte la porte-parole néo-démocrate en matière de Santé, France Gélinas.

« Le ministre de la Santé n'en parle pas. On ne peut trouver personne dans son ministère qui est en train de négocier les prix, qui est en train de décider quelles cliniques de santé sexuelle auront le médicament. Il ne se passe rien », déplore-t-elle.

S’il faut débourser environ 12 000 $ par an pour le Truvada, c’est toujours moins que pour le traitement antirétroviral pour les personnes atteintes du VIH qui, lui, coûte de 28 000 $ à 36 000 $ annuellement.

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