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Prince Edward County, de fief loyaliste à royaume du vin

Cette grande presqu'île entourée par le lac Ontario vit une transformation profonde causée par le vin. Visite d'un ancien fief loyaliste en pleine effervescence.

Un texte de Michel Labrecque, de Désautels le dimanche

Quand vous arrivez à Picton, la principale ville de Prince Edward County avec ses 4500 habitants, il est assez difficile d’ignorer les racines loyalistes de l’endroit.

Mais cette région de l’Ontario, située à 2 heures de Toronto, à 3 heures d’Ottawa et à 4 heures de Montréal, est en pleine réinvention. Prenez par exemple cette ferme, devenue Small Pond Arts, une galerie d’art et un espace pour accueillir des artistes en résidence.

La Torontoise Krista Dalby et son mari Milé Murtanovski sont venus s’installer à quelques kilomètres de Picton il y a huit ans. Il est peintre; elle écrit des pièces de théâtre et organise des festivals artistiques locaux.

« À Toronto, on vivait dans un tout petit appartement, avec très peu d’espace pour un studio. Ici, on a beaucoup de place. Ici, on a une excellente qualité de vie, avec de bons restaurants et beaucoup d’autres artistes à proximité », dit Krista Dalby, dans un français très convenable.

Beaucoup de Torontois, de Montréalais et d’Ottaviens ont fait de cet endroit leur nouvelle résidence. Des restaurateurs, écrivains, artistes ou retraités venus se réinventer une nouvelle vie.

LE VIN A TOUT CHANGÉ

Mais rien de tout ça ne serait arrivé sans l’émergence spectaculaire de l’industrie viticole. Il y a 15 ans, il n’y avait aucune vigne ici. Aujourd’hui, on trouve une quarantaine de vignobles.« J’étais la little crazy French Canadian », dit la Québécoise Catherine Langlois, qui dirige le vignoble Sandbanks, le plus important du comté. « Il fallait être un peu fou », renchérit Norman Hardie, dont les vins ont été servis à Justin Trudeau et Barack Obama, quand ils ont soupé ensemble à Montréal.

Mais aujourd’hui, plus personne ne rit. Certes, l’industrie viticole est encore émergente et les vins ne sont pas tous bons. Mais ils ont redéfini cet endroit qui, auparavant, n’était connu que pour son parc provincial de Sandbanks et sa très grande plage sur le lac Ontario.

Maintenant, on y vient pour les vins, les microbrasseries, les fromages artisanaux et les nombreuses galeries d’art.Dans les rues principales de Picton, Bloomfield, Wellington et Milford, on croise presque autant de hipsters que d’agriculteurs. Et même parfois des agriculteurs-hipsters.

Ce renouveau a contribué à la croissance économique de Prince Edward County. Il y a 15 ans, cette région de 25 000 habitants était une des plus pauvres de l’Ontario. Mais il y a un revers à cette médaille.« Il y a une sorte de fossé culturel entre les nouveaux arrivants et ceux qui sont ici depuis des générations », raconte Steve Campbell, blogueur et éditeur du County magazine, une publication locale.

Steve Campbell peut vous parler durant des heures de l’histoire du « county », de la dilution de l’identité loyaliste et des périodes de boom économique souvent suivies de récession.

Mais le point névralgique du fossé n’est pas culturel, il est économique. L’afflux de nouveaux résidents a suscité une flambée immobilière insoutenable, digne des grandes villes. « Je connais des dizaines de personnes qui n’arrivent plus à louer quelque chose ici. Ils doivent aller vivre ailleurs », dit M. Campbell.« Nous prenons ces enjeux très au sérieux », affirme Bill Roberts, un membre du County Council, l’équivalent du conseil municipal dans cette région.

Bill Roberts, né au Québec et ex-président de TV Ontario, est arrivé à Prince Edward County il y a 15 ans. Il reconnaît que la vitesse du changement comporte sa part de défi. « Mais en même temps, nous avons un des taux de chômage les plus bas en Ontario », ajoute-t-il. « Nous avons des problèmes à régler, mais ce sont des problèmes intéressants. »En plus du logement, les infrastructures touristiques, le transport en commun et la formation des travailleurs font partie des enjeux liés au renouveau économique.Vous n’avez pas fini d’entendre parler de Prince Edward County. Récemment, plusieurs magazines américains y ont consacré des articles. Mais le défi de cette région sera de se transformer sans perdre son âme.

HISTOIRES DE VIGNOBLESNorman Hardie, le précurseur

Norman Hardie est un nomade du vin et un passionné du raisin. Après avoir grandi à Toronto, il a suivi des cours de sommellerie à l’Université de Dijon. Puis il a récolté du vin en France, aux États-Unis, en Afrique du Sud et en Nouvelle-Zélande. Pour finalement atterrir à Prince Edward County.

Norman Hardie fait avant tout des pinots noirs et des chardonnays. « Nous sommes dans le nouveau monde, mais moi, je fais des vins dans le style du vieux monde », dit-il avec conviction.Norman Hardie est devenu un ambassadeur incontournable de Prince Edward County. Il s’est fait beaucoup d’amis dans le monde de la restauration, dont le Montréalais David McMillan, celui qui a accueilli Barack Obama et Justin Trudeau chez Liverpool le 6 juin dernier, à qui il a servi deux vins de Norman Hardie.Et quand on lui demande si tous les vins de Prince Edward County sont bons, il répond que non. « Mais il y a quelques producteurs vraiment intéressants, et ça va s’améliorer », dit-il.

Sandbanks, une patronne québécoise

« J’habite sur une route qui s’appelle Loyalist County. Drôle d’endroit pour une fille de l’île d’Orléans », dit en rigolant Catherine Langlois, copropriétaire et vigneronne de Sandbanks Winery, la plus importante entreprise viticole du comté.Diplômée en gestion hôtelière, Catherine a travaillé dans l’industrie viticole ontarienne avant de venir s’installer à Prince Edward County. « C’était un champ de maïs quand j’ai acheté en 2002 », raconte-t-elle.Comme Norman Hardie, Catherine Langlois était consciente qu’elle prenait un risque énorme en tentant de faire du vin. Mais « avec l’influence du lac, avec le calcaire et l’argile dans le sol, il y avait du potentiel », poursuit Catherine Langlois.Elle a commencé à faire ses vins dans un sous-sol, avant de construire une grande maison et des installations où on fait une vingtaine de produits différents et 40 000 caisses par année. La spécialité de Sandbanks? « Faire des vins corsés et gouleyants. J’ai été la première à planter du baco noir, un cépage [rouge] qui donne d’excellents résultats, si on le traite comme un roi », répond-elle.L’entreprise vise aussi à produire des vins accessibles, dans une région où certains vins peuvent coûter assez cher. Tout comme Norman Hardie, Sandbanks utilise aussi bien les raisins du Niagara que ceux du Prince Edward County. Un pari qui ne fait pas l’unanimité chez les collègues, mais qui semble bien fonctionner auprès du public. La plupart des visiteurs rencontrés sur place semblaient agréablement surpris par ce qu’ils ont dégusté.

Exultet, les perfectionnistes

« C’était abandonné ici, quand nous avons acheté en 2004. Presque tous les bâtiments n’étaient même pas réparables », raconte Gerry Spinosa, copropriétaire du vignoble Exultet avec son épouse, Lia. « Mais je sentais au plus profond de mon cœur que je pouvais accomplir quelque chose ici. »Quand il a produit sa première cuvée de Chardonnay, il a décidé de l’inscrire aux Ontario Wine Awards (prix des vins de l’Ontario) en 2010.« Ma femme m’a dit : "tu es fou ou quoi?" Mais il a gagné l’or dans sa catégorie, et cela s’est répété les cinq années suivantes », dit Gerry en souriant. Et des prix canadiens ont suivi.La famille est arrivée de Toronto avec trois jeunes enfants. « Ça n’a pas été facile au départ », reconnaît Lia Spinosa, dans un français tout à fait honorable.Exultet est un petit vignoble (1000 caisses par année), situé dans la partie sud de Prince Edward County, qui est plus émergent que la partie nord, où se situent la majorité des producteurs.

Chardonnay, pinot noir et vins de dessert sont les rois ici. Mais la qualité a un prix : les vins d’Exultet coûtent entre 30 et 65 $. Jusqu’à nouvel ordre, Exultet écoule tous les vins produits, notamment auprès de restaurants d’Ottawa et de Toronto.

Lighthall, parti pris local

« Je suis ici pour la passion », dit Glenn Symons. Ce Franco-Ontarien, originaire de North Bay, fait à la fois des vins et des fromages de brebis. Son vin mousseux de chardonnay a fait la réputation de Lighthall, mais il fait aussi du pinot noir et des chardonnays traditionnels. Certains produits ont été offerts au restaurant Toqué! de Montréal.Voisin du vignoble d’Exultet, Glenn Symons partage aussi avec Gerry Spinosa un parti pris pour le produit local.Alors que Norman Hardie et Catherine Langlois importent des raisins du Niagara pour faire certains vins, Glenn Symons n’utilise que les raisins du Prince Edward County.

« Nous sommes une nouvelle région viticole. Difficile de définir un style, quand le vin d’ici n’est pas toujours d’ici », ajoute Glenn Symons. Il reconnaît en même temps que plusieurs modèles sont possibles. Il se défend de faire la leçon aux autres. Mais Lighthall va garder le cap local et espère « contaminer » les autres.

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