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Protection de la baleine noire : les pressions se font plus insistantes aux États-Unis

La pression monte sur les pêcheurs alors que la saison de pêche au crabe des neiges commence dans quelques semaines, dans le sud du golfe du Saint-Laurent. Si d'autres baleines noires sont trouvées mortes dans le cordage des casiers de pêche ce printemps, cela pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour l'avenir de leur industrie.

Un texte de Nicolas Steinbach

Le chef scientifique du centre Anderson Cabot de l'aquarium de la Nouvelle-Angleterre ne mâche pas ses mots : « Si les baleines noires continuent de mourir à la suite d’empêtrements dans des engins de pêche, il y aura des contrecoups; le public ne le tolérera pas. Il y aura des conséquences économiques ».

En 2017, 17 baleines noires sont mortes dans le golfe du Saint-Laurent et au large des côtes américaines. Une première carcasse a déjà été repêchée en 2018 aux États-Unis. L’une des principales causes de ces mortalités est la pêche au crabe des neiges. Cette industrie vient de perdre sa certification de pêche durable en raison de son impact sur les baleines noires.

Si les Américains décidaient de boycotter le crabe des neiges canadien à cause de son impact sur la baleine noire, les conséquences économiques pourraient être considérables. Au Nouveau-Brunswick, où se trouve la plus grande flottille de crabiers, la pêche a rapporté 342 millions de dollars en 2017; près de 70 % des prises de crabe ont été exportées aux États-Unis.

L'extinction de la baleine noire pourrait survenir dans 23 ans

Il reste environ 435 baleines noires dans le monde, 50 de moins qu'il y a sept ans. Le déclin est très rapide.

Aucun baleineau n'a encore été observé dans la baie de Cape Cod, au Massachusetts, dans l'une des zones où les baleines noires femelles mettent bas. Une cinquantaine de baleines noires ont été observées dans cette zone ces derniers temps.

Selon Scott Kraus, les femelles peuvent décider de remettre à plus tard la reproduction lorsque les conditions ne sont pas optimales. Or, les baleines observées sont moins grasses que d'habitude. Elles cherchent de la nourriture, ce qui les pousse vers de nouvelles zones comme le golfe du Saint-Laurent, où se trouvent d'importants stocks de crabe des neiges.

« La fréquence des empêtrements combinée avec le manque de nourriture peuvent contribuer aux faibles niveaux de reproduction », avance Katherine Graham, scientifique au centre Anderson Cabot de l'aquarium de la Nouvelle-Angleterre, qui étudie les effets du stress sur les mammifères marins.

Les empêtrements dans des engins de pêche ont donc des conséquences doubles : elles peuvent mener à la mort de baleines noires, mais elles nuisent aussi à la reproduction de l’espèce

La pression des groupes environnementaux

La Humane Society, un groupe bien connu au Canada pour avoir milité dans le passé contre la chasse aux phoques, revendique des mesures plus énergiques pour protéger la baleine noire.

La chercheuse et environnementaliste Sharon Young est cosignataire d'une poursuite contre le Service national des pêches maritimes des États-Unis, qu'elle accuse d'avoir mal protégé l'espèce. Six carcasses de baleines noires ont été trouvées aux États-Unis en 2017 et 2018. Elles auraient été victimes pour la plupart d'empêtrements dans des cordages de pêche au homard.

« Nous voulons réduire la quantité de cordages dans l'eau. Nous savons qu'ils peuvent tuer les baleines noires. Nous aimerions voir des saisons de pêche au homard plus courtes ou des fermetures, lorsque les baleines arrivent dans une zone de pêche », revendique-t-elle.

Sharon Young ajoute que la poursuite vise à imposer un échéancier à Washington pour la mise en place des nouvelles mesures de protection.

La Humane Society ne peut poursuivre le gouvernement canadien, mais elle utilise toutes les autres options dont elle dispose. « Nous avons envoyé des lettres au gouvernement [canadien] pour demander des mesures plus sévères ».

Pour l'instant, le groupe n'a pas l'intention de demander un embargo sur les importations de crabe des neiges et de homard canadien. « On pourrait le faire, mais ce n'est pas une solution facile. Je veux que l'espèce survive, je veux que le gouvernement agisse; nous allons faire tout ce que nous pouvons pour que ça arrive », martèle Sharon Young.

La Humane Society agit également sur les pêcheurs américains et espère ainsi influencer les pêcheurs canadiens.

« Si les pêcheurs américains sont obligés de modifier leurs engins de pêche, ça incitera les pêcheurs canadiens à les imiter. [...] Ça pourrait nous aider à convaincre le gouvernement américain d'être plus sévère à l'endroit du Canada. »

Les pêcheurs canadiens de homard pourraient donc être touchés aussi par les pressions des groupes environnementaux, même si aucune baleine noire n'est morte à la suite d'empêtrements dans leurs engins de pêche en 2017.

La révolution nécessaire

L'hécatombe des baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent pourrait bien entraîner une révolution technologique dans la pêche.

Pour le scientifique Mark Baumgartner de l'Institut Woods Hole du Massachusetts, qui étudie la baleine noire depuis de nombreuses années, il n'y a qu'une seule option pour sauver l’espèce : des casiers sans cordes. « La mort des baleines et le déclin de l'espèce a changé la perception des casiers sans cordes. Avant, c'était vu comme une idée folle. Aujourd'hui, c'est la seule solution qui existe pour régler le problème ».

La technologie n'est pas encore utilisée dans la pêche commerciale en Amérique du Nord. Un premier projet pilote devrait commencer avec le concours des pêcheurs de homard du Massachusetts cet été.

Au lieu d'être en suspension dans la colonne d'eau, les cordages et les casiers se trouvent sur le fond marin. Il n'y a aucune bouée flottante avec ce système. Les pêcheurs retrouvent leurs casiers grâce à un système GPS. Ils envoient ensuite un signal acoustique aux casiers qui, munis d’une bonbonne d’oxygène, remontent à la surface.

« Ça ne devrait pas être compliqué; nous pourrions rendre ce système très facile à utiliser, comme l'utilisation du GPS par les pêcheurs », explique Mark Baumgartner.

Les prototypes, comme toutes nouvelles technologies, coûtent très cher actuellement, mais le scientifique est optimiste.

« Si nous pouvons produire cette technologie à grande échelle pour quelques centaines de dollars, nous serons très contents. La question de la rentabilité est très importante ici. Si nous pouvons rendre une unité sans cordage rentable pour les pêcheurs, le virage technologique sera moins difficile à accepter pour eux », fait valoir Mark Baumgartner.

Mark Baumgartner soutient que pour débuter, les projets pilotes vont devoir être subventionnés. « Je pense que les gouvernements doivent s'engager à subventionner cette technologie. Si en tant que société, nous estimons que la baleine noire doit être sauvée, alors la société doit aider les pêcheurs à la protéger ».

Des discussions ont déjà eu lieu avec les pêcheurs canadiens qui sont intéressés par un projet pilote, mais rien n'a encore été confirmé pour cette saison. Mark Baumgartner soutient que dès l'été 2019, cette technologie pourrait être déployée à plus grande échelle.

Qu'est-ce qui arrivera si les gouvernements refusent d'investir dans cette nouvelle technologie? « Des fermetures de zones de pêche, c'est inévitable, le gouvernement n'a aucune autre option. »

Scott Kraus est du même avis. Les casiers sans cordages sont la solution à long terme pour sauver la baleine noire, selon lui.

« J'aimerais voir ces changements dans les engins de pêche être adoptés au cours des 10 prochaines années. Ça diminuerait les mortalités grandement et permettrait à la baleine noire de survivre ».

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