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Quand des moniteurs de jogging révèlent l'emplacement de bases militaires

Une carte interactive construite à partir de données de géolocalisation fournies par des applications de mise en forme se retrouve au cœur d'une controverse après qu'il eut été révélé en fin de semaine qu'elle pourrait fournir des données hautement confidentielles sur des bases militaires, notamment américaines.

Cette carte, appelée Global Heat Map, a été rendue disponible en ligne par la compagnie Strava. On y voit les tracés utilisés par les quelque 27 millions d'utilisateurs de l’application, grâce aux systèmes de positionnement par satellite utilisés par des appareils populaires chez ceux qui s’entraînent, comme des moniteurs Fitbit.

Si cette visualisation de données ne pose pas de problème particulier dans des villes nord-américaines ou européennes où se trouvent des milliers d’utilisateurs de Strava, il en va autrement lorsque ces derniers sont des militaires stationnés dans des pays comme la Syrie, l’Afghanistan ou la Somalie.

Ces pays comptant peu d’utilisateurs du système, la carte mise en ligne par Strava permet de voir distinctement à quel endroit sont stationnés ces soldats américains. Comme certains militaires laissent leur système activé à longueur de journée, la carte est aussi susceptible de dévoiler des routes de patrouille ou d’approvisionnement.

En Irak par exemple, la carte interactive de Strava est essentiellement noire, signe que peu de gens utilisent son système. On y voit cependant distinctement des tracés lumineux dans les bases de Taji, au nord de Bagdad, de Qayyarah, au sud de Mossoul, de Speicher, près de Tikrit, et de Al-Asad, dans la province d’Al-Anbar.

« C’est une menace claire à la sécurité »

De nombreux sites militaires que permet d’identifier la carte de Strava sont par ailleurs connus, que ce soit parce que le Pentagone les reconnaît publiquement, ou parce que des acteurs locaux ont pu y constater une activité militaire par eux-mêmes. Mais d’autres peuvent aussi être identifiés.

Grâce à la carte, un journaliste du Daily Beast, Adam Rawnsley, a par exemple noté que des joggeurs étaient actifs sur une plage de Mogadiscio, en Somalie, déjà suspectée d’abriter une base de la CIA. Un journaliste du New Yorker, Ben Taub, a pour sa part cru identifier une base militaire américaine située dans le Sahel, en Afrique.

Un expert en sécurité cité par le Washington Post, Tobias Schneider, souligne pour sa part que la carte interactive permet de voir une activité intense autour d’un barrage situé dans le nord de la Syrie, où l’armée américaine est soupçonnée d’installer une base militaire. Le tracé laisse penser que des soldats américains y font de la course à pied le long du barrage.

« C’est une menace claire à la sécurité », affirme M. Schneider. « Vous pouvez voir des styles de vie. Vous pouvez voir à quel endroit une personne qui vit dans une enceinte se déplace dans une rue pour s’exercer. Dans la base de Tanf [base de l’armée américaine dans le désert syrien, NDLR], vous pouvez voir les gens qui courent en cercle. »

Le problème ne concerne d’ailleurs pas que l’armée américaine. En Syrie, les tracés lumineux de la Global Heat Map montrent clairement l’emplacement de la base de Hmeimim, utilisée par l’armée russe. On peut aussi voir la base française de Madama, dans le nord du Niger, ou celle de l’aviation militaire britannique dans les îles Malouines.

Une porte-parole du Pentagone, Audricia Harris, a convenu dimanche que ces données montrent « l’importance d’une sensibilisation aux différentes situations quand des militaires partagent des données personnelles ».

Le Pentagone, précise-t-elle, est en train « d’évaluer la situation pour déterminer si des formations additionnelles sont nécessaires et si des politiques supplémentaires doivent être instaurées afin d'assurer la sécurité du personnel du département sur le territoire comme à l'étranger. »

Dans une déclaration faite lundi matin à CNN, le United States Central Command, le commandement interarmées responsable des opérations militaires américaines au Moyen-Orient, en Asie Centrale et en Asie du Sud, affirme qu’il veille constamment à « améliorer ses politiques et ses procédures pour répondre à de tels défis ».

Le US Central Command ajoute qu’il a toujours « confiance dans les aptitudes de [ses] commandants à faire respecter les politiques établies pour améliorer la protection de nos forces et de nos opérations avec un impact limité pour notre personnel. »

Strava a pour sa part publié une déclaration dans laquelle elle invite les utilisateurs de sa technologie à bien lire les informations sur les paramètres de sécurité sur le site Internet de la compagnie. La Global Heat Map, dit-elle, n’inclut pas les activités désignées comme privées et celles faites dans des zones identifiées par les utilisateurs. »

Une découverte attribuable à un étudiant

Les problèmes que soulève la carte de Strava ont été mis au jour en fin de semaine par un Australien de 20 ans qui étudie les questions de sécurité internationale.

Nathan Ruser dit avoir remarqué la carte sur un blogue, et avoir eu l'idée de se pencher sur ce qu'on pouvait y trouver après que son père lui eut dit qu'elle permettait de voir « où se trouvent les riches blancs » dans le monde.

« Je me suis demandé : est-ce que ça montre des soldats américains? », a-t-il relaté au Washington Post. Il a alors regardé ce que montrait la carte en Syrie. « Ça s'allumait comme un arbre de Noël. »

Après qu'il eut commencé à envoyé des tweets à ce sujet samedi, d'autres experts des questions militaires et d'anciens soldats ont entrepris de regarder la carte, originalement mise en ligne en novembre, pour en mettre différents aspects en évidence.

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