La plupart des Canadiens tués lors de contacts avec des policiers dans les 17 dernières années avaient des problèmes de santé mentale.

Plus de 400 personnes sont mortes au pays lors de contacts avec la police depuis l’an 2000. La grande majorité de ces suspects - 70 % - avaient des problèmes de santé mentale ou présentaient des symptômes de toxicomanie, selon une enquête de CBC.

Plus précisément 42 % de ceux qui sont morts souffraient de maladies mentales ou d’angoisse et 45 % étaient sous l’influence de drogues ou d’alcool.

Une des victimes, O'Brien Christopher Reid, a été tuée à Toronto en juin 2004. Souffrant de troubles mentaux, il avait peur de la police. Il marchait torse nu dans un parc de la ville, avec un couteau, quand des policiers l’ont interpellé, employant du gaz poivré pour tenter de le maîtriser. Il a pris la fuite, il y a eu poursuite, il a été atteint d’une balle dans le dos et est mort.

Jackie Christopher dit que son fils, un étudiant en génie chimique, n’était pas connu de la police. Les policiers, dit-elle, auraient dû marcher vers lui en lui expliquant calmement pourquoi ils étaient là.

Une question de formation

Le rapport de l’enquête de 2007 sur sa mort recommandait à la police de Toronto d’améliorer la formation des officiers qui entrent en contact avec des personnes en état de crise, et de se concentrer davantage sur des techniques pour faire baisser la tension que sur la confrontation.

Jackie Christopher est déçue des résultats de l’analyse de CBC. « Rien n’a changé », déplore-t-elle.

Les données recueillies par CBC proviennent d’enquêtes, de rapports d’enquêtes internes, de reportages parus dans les médias et d’autres sources publiques. Elles montrent une augmentation du nombre de personnes qui meurent lors de confrontations avec la police. Ce nombre a presque doublé en 20 ans.

Pire dans l’Ouest du pays

C’est dans l’Ouest du pays que les chiffres sont les plus élevés. De toutes les provinces, la Colombie-Britannique a le plus haut taux de mortalité par habitant impliquant des contacts avec la police.

« La situation se détériore, c’est indéniable », affirme Jennifer Lavoie, criminologue à l’université Wilfrid Laurier de Brantford, en Ontario.

Selon elle, la disparition des grands centres de soins et le manque de ressources en santé mentale ont contribué à l’augmentation du nombre d’incidents entre les forces policières et les personnes en détresse.

Jennifer Lavoie croit que la stigmatisation des problèmes de santé mentale contribue à l’usage d’une force entraînant la mort.

« Les policiers ont la même attitude que la population en général par rapport à la santé mentale, dit-elle. Ils pensent que ces personnes seront plus imprévisibles ou dangereuses que le reste de la population. »

Des mentalités à changer

Selon Heather Thompson, cette perception a joué un rôle dans la mort de son fils, Ian Pryce.Ce Torontois de 30 ans souffrait de schizophrénie et de paranoïa. Il craignait la police. Quand des policiers ont tenté de le détenir, en novembre 2013, il s’est enfui dans une allée. Il avait une arme au plomb. Les policiers ont ouvert le feu, le tuant sur le coup.

Pour Heather Thompson, « l’attitude des policiers, quand ils voient quelqu’un dans le besoin, doit changer ».

Les policiers passent à l’action

Au Canada, certains corps de police attaquent le problème de front. Le service de police de Hamilton en Ontario a créé en 2013 une unité spéciale chargée d’intervenir dans les situations de crise impliquant des cas de santé mentale. Le service possède maintenant des escouades spécialisées en stratégies de désescalade, qui interviennent en cas d’appels liés à la santé mentale ou la toxicomanie.

Son équipe mobile de réponse rapide en cas de crise intègre des professionnels de la santé. Elle veille aussi à mettre les personnes en détresse en contact avec des services médicaux et communautaires.

« Dans plusieurs cas, ces personnes n’ont pas besoin de se rendre à l’hôpital et il n’est pas nécessaire de les arrêter, indique le chef de l’unité, le sergent Steve Holmes. Ils ont simplement besoin de parler à quelqu’un. »

Le sergent Holmes précise que plusieurs policiers de Hamilton sont formés pour repérer les signes de maladie mentale ou de détresse chez une personne et pour intervenir dans le but de l’apaiser.

Forte du succès de son modèle, la police de Hamilton a formé les corps policiers des environs. Un programme semblable est aussi en place à Edmonton en Alberta. Steve Holmes affirme que des équipes mobiles de réponse rapide comme la sienne devraient être obligatoires dans tous les corps de police.

« Je ne peux même pas compter le nombre d’appels qui auraient pu se terminer par des morts tragiques ou des blessures », dit-il.

Améliorer une situation de crise

Aujourd’hui à la retraite, Terry Coleman a été chef de la police de Moose Jaw, en Saskatchewan. Il convient qu’il est important de mieux former les policiers, mais il croit aussi que les forces policières doivent choisir des recrues en fonction des qualités les prédisposant à gérer les personnes en détresse.

« La sensibilité, l’empathie et des capacités de communications sont des facteurs clés », affirme-t-il.

Selon lui, les policiers doivent comprendre pourquoi une personne en détresse ne répondra pas aux ordres, et pourquoi une approche agressive peut avoir des conséquences désastreuses.

« Les gens entendent parfois des voix. Si un policier crie, ou pire encore, si plusieurs policiers crient autour d’eux, cela ne fait qu’aggraver la situation », dit-il.

Le président de l’Association canadienne des policiers, Tom Stamatakis, ne conteste pas les avantages de la formation, mais pointe le manque de ressources des forces policières. Les policiers, dit-il, se plaignent souvent de ne pas obtenir assez vite des informations critiques sur la santé mentale ou les antécédents des individus en situation de crise.

« Nous ne savons pas quels mots ou quelles actions peuvent déclencher un comportement agressif, ou quels mots et quelles actions peuvent apaiser une personne en état de crise », dit-il.

Il explique que les policiers ont de plus en plus de contacts avec des cas de santé mentale, depuis qu’on intègre les gens à la communauté plutôt que de les laisser en institutions. Le problème, selon Tom Stamatakis, c’est que les gouvernements n’ont pas investi suffisamment pour la santé mentale sur le plan communautaire.

« Et par défaut, ajoute-t-il, c’est à nous qu’on a laissé le soin de gérer ces gens quand ils sont en crise. »

Depuis la mort de son fils il y a cinq ans, Heather Thompson se dit tous les jours que la prévention d’un autre drame semblable est une responsabilité qui n’incombe pas aux seules forces policières.

« C’est, dit-elle, notre responsabilité à tous. »

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