ANALYSE - On a fait grand cas de la rémunération de 815 000 $ versée au PDG d'Hydro-Québec Éric Martel en 2017, une hausse de 26 % par rapport à l'exercice précédent. Le grand patron de la société d'État gère pourtant près de 20 000 employés et 75 milliards de dollars d'actifs. Sa rémunération représente 8,6 fois le revenu moyen des travailleurs d'Hydro-Québec. C'est vrai que c'est beaucoup d'argent, 815 000 $, mais, comment peut-on juger que c'est le juste salaire pour le PDG d'Hydro?

Un texte de Gérald Fillion

Dans un monde où les PDG sont des stars que les entreprises se volent entre elles, c’est en millions de dollars qu’on calcule les rémunérations dans les grandes entreprises en bourse. Comme au hockey, comme au baseball, comme dans les grands sports professionnels mondiaux. Celui qu’on considère comme étant le meilleur est payé en millions, parfois en dizaines de millions de dollars.

On dit souvent, pour justifier ces rémunérations spectaculaires, que pour attirer les premiers, il faut les payer cher, très cher. C’est en se comparant avec les autres que sont établies les rémunérations des PDG, souvent à 150, 200, 250 fois le revenu moyen ou médian des travailleurs dans les entreprises.

L’un des exemples les plus incroyables, c’est celui de Hunter Harrison, qui est décédé récemment. Au fil des deux dernières décennies, il a dirigé les plus grands transporteurs ferroviaires d’Amérique du Nord : le CN, le CP et, brièvement, CSX. Partout, on lui a déroulé le tapis rouge lui offrant des dizaines de millions de dollars en salaires, primes et autres avantages. En 2017, CSX lui a offert 29 millions de dollars américains pour le convaincre de prendre la direction de l’entreprise.

L’année précédente, le CP lui avait versé près de 19 millions de dollars canadiens en rémunération. Il a touché 20 millions en 2015, 18 millions en 2014 et le CP lui avait consenti près de 50 millions pour le débaucher du CN en 2012.

L’exemple de Hunter Harrison illustre bien jusqu’où certaines entreprises ainsi que leurs administrateurs et leurs actionnaires sont prêts à aller pour attirer ou retenir un haut dirigeant qui va générer du rendement. La réputation de Hunter Harrison n’était plus à faire dans le milieu ferroviaire. Mais, est-ce que ça valait 18, 20, 29, 50 millions de dollars par année?

La comparaison, toujours la comparaison

C’est aussi en se comparant avec les autres que Desjardins, Hydro-Québec ou la Caisse de dépot vont justifier le chèque de paie de leurs dirigeants. D’abord, en rappelant que la rémunération dans une coopérative ou une société d’État est franchement moins élevée que dans le privé. Et puis aussi en rappelant que, justement, il faut rester compétitif parce qu’on imagine qu’un Michael Sabia, un Guy Cormier ou un Éric Martel ferait pas mal plus d’argent à la tête d'une entreprise cotée en bourse.

C’est vrai pour Louis Vachon, par exemple. En 2017, le PDG de la Banque Nationale a touché 9,3 millions en salaire, primes et régime de retraite.

Et c’est encore plus vrai quand on regarde le classement des 100 dirigeants les plus importants du pays. Le Centre canadien des politiques alternatives rapporte une rémunération moyenne de 10,4 millions en 2016 pour ces hauts dirigeants, soit 209 fois le revenu moyen des travailleurs, de près de 50 000 $. En 2015, l’écart était moindre : on était à 193 fois.

Plus de transparence

Dans un rapport portant sur la rémunération, en novembre dernier, Yvan Allaire, président exécutif de l’Institut sur la gouvernance, appelait les administrateurs de sociétés cotées en bourse à cesser d’établir la rémunération des PDG en se basant sur ce que touchent les dirigeants des entreprises semblables. « C’est le maillon faible de toute la démarche actuelle de rémunération, écrivait Yvan Allaire, qui a mené à une augmentation quasi automatique des rémunérations. »

Dans ce rapport, il propose de réduire l’octroi rituel et annuel d’options et d’unités d’actions aux dirigeants et demande aux conseils d’admnistration de déclarer avoir pris connaissance du rapport de la rémunération du PDG avec la rémunération médiane des employés et de la société civile. Le conseil, selon Yvan Allaire, devrait se prononcer clairement sur cette rémunération en le jugeant comme étant « approprié dans le contexte de l’entreprise, de l’industrie et des valeurs de la société ambiante. »

Les Américains vont plus loin. Ils obligent maintenant les grandes entreprises cotées en bourse à diffuser des ratios de rémunération.

Le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (MEDAC) rapportait, il y a quelques jours, que 50 entreprises américaines ont inclus dans leur circulaire de sollicitation le ratio entre la rémunération du chef de la direction et le salaire médian dans l’entreprise. Les écarts vont de 32 à 935 fois. C’est la loi américaine qui oblige les multinationales à dévoiler ce ratio, ce qui n’est pas obligatoire au Canada.

Des exigences plus élevées

Québec solidaire (QS) a proposé lundi qu’on impose, au Québec, un salaire maximum pour les patrons d’entreprises qui relèvent de l’État ou qui sont soutenus par le gouvernement. Le député Gabriel Nadeau-Dubois affirme que la rémunération totale du PDG d’une entreprise qui reçoit une subvention, un prêt ou un investissement de l’État ne devrait pas dépasser 30 fois le plus bas salaire de l’entreprise. On ne peut parle pas ici d’établir la rémunération du grand patron en le comparant au salaire moyen ou médian dans son entreprise, mais à la plus basse rémunération du groupe.

Pour les sociétés d’État, QS est d’avis que la rémunération du PDG ne devrait pas dépasser 10 fois le salaire le plus faible de l’entreprise.

Ainsi, une société qui a un fort soutien public comme Bombardier devrait s’engager à un plafond salarial pour son PDG, selon la proposition de Québec solidaire. Si un tel encadrement était appliqué, à 30 fois la rémunération du plus bas salaire, le chèque de paie du PDG de Bombardier, Alain Bellemare, aurait dû s’établir à 1,1 million l’an dernier au lieu de 12,5 millions.

Cette proposition rejoint celle de Claude Béland. Il y a un an, l'ex-PDG de Desjardins était de passage au micro de Catherine Perrin, où il a mentionné qu’à l'époque, il plafonnait sa rémunération de PDG à 20 fois le revenu du plus bas salarié du groupe. Desjardins nous informe que son actuel PDG, Guy Cormier, a gagné, en 2017, 32,5 fois le revenu moyen du groupe, qui s'est établi à 84 820 $ en 2017, selon la coopérative.

Pourquoi 20 fois, pourquoi 30 fois? Pourquoi pas 50 ou 100 fois? Pourquoi est-ce que 1,1 million de dollars pour Alain Bellemare serait acceptable aux yeux de Québec solidaire? Et pourquoi 815 000 $ pour Éric Martel, qui dirige un véritable joyau qui rapporte des milliards de dollars annuellement au trésor québécois, c’est trop?

Pourquoi le PDG de la Banque Nationale Louis Vachon gagne 3,3 fois la rémunération de Guy Cormier alors que l’actif sous gestion de sa banque (251 milliards) est plus faible que celui de Desjardins (275 milliards) et que son nombre d’employés (21 000) ne représente même pas la moitié de celui de Desjardins (45 000)? Est-ce que Louis Vachon gagne trop d’argent? Est-ce que Guy Cormier devrait gagner plus? Est-ce que la comparaison, entre les deux, est juste puisque l’un dirige une entreprise cotée en bourse et que l’autre est à la tête d’une coopérative?

Alors, que faire?

C’est bien parce que les administrateurs et actionnaires l’acceptent qu’on accordait 20 millions à Hunter Harrison, qu’on accepte le paiement de 12 millions de dollars au patron de la RBC ou de 9 millions à celui de la Nationale. Pour être bien franc, bien des actionnaires soupirent quand on remet en question la rémunération des grands patrons. Ce qu’ils veulent, c’est des résultats, du rendement, de la croissance. Pour plusieurs, c’est tout ce qui compte.

Dans les faits, la course aux millions chez les hauts dirigeants augmente les écarts de richesse, amplifie les inégalités et alimente les tensions sociales et économiques. Les rémunérations généreuses dans les sociétés privées créent une pression sur les sociétés d’État et sur une coopérative comme Desjardins. À sa dernière année complète comme PDG, Monique Leroux a touché 3,9 millions de dollars.

Je ne sais pas s’il est possible de trouver le bon ratio pour les PDG des entreprises en bourse, pour ceux et celles qui dirigent les sociétés d’État et les entreprises qui reçoivent le soutien de l’État québécois. Bien qu’un tel ratio soit arbitraire, ne serait-il pas intéressant d’imaginer, au Québec, qu’on puisse tenir une grande consultation auprès des administrateurs, dirigeants d’entreprises, sociétés d’État, coopératives, syndicats, organisations patronales, auprès du grand public également, pour arriver à se donner des balises socialement acceptables?

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