Son nom est sur toutes les lèvres depuis que le premier ministre Justin Trudeau a avoué avoir séjourné chez lui pendant les Fêtes : l'Aga Khan. Ce prince musulman est connu autant pour sa richesse que pour ses activités de philanthropie. Mais que sait-on réellement de lui? Portrait d'un homme mystérieux qui entretient des liens avec les plus puissants de la planète.

Le prince Karim Al-Hussaini est né à Genève, en Suisse, le 13 décembre 1936. Il est donc âgé de 80 ans aujourd'hui.

Même s'il possède la nationalité britannique, il passe le plus clair de son temps à son château d'Aiglemont, en France, une large propriété située près de Chantilly, à environ 40 kilomètres de Paris. Il a grandi à Nairobi, au Kenya, avant d'étudier à Genève et aux États-Unis. Il possède un diplôme d'Harvard en histoire islamique.

C'est pendant ses études en Amérique qu'il succède à son grand-père, le sultan Mohamed Shah Aga Khan III, et devient le 49e imam des musulmans ismaéliens nizarites. C'est la première fois en 1300 ans que la direction spirituelle et politique de ce courant minoritaire de l'islam chiite saute une génération. Le 11 juillet 1957, à l'âge de 20 ans seulement, il devient le prince Karim Aga Khan IV. On l'appellera même Son Altesse, un titre honorifique qui lui sera rapidement accordé par la reine Élisabeth II.

Les ismaéliens nizarites considèrent que l'Aga Khan est un descendant du prophète Mahomet, une croyance qui leur a souvent valu d'être persécutés, notamment par les musulmans sunnites. Leur communauté est ethniquement et culturellement très diverse. Elle compte quelque 15 millions de fidèles répartis dans plusieurs pays comme le Pakistan, l'Inde, la Syrie, l'Iran et le Tadjikistan.

On estime que le Canada compte 100 000 ismaéliens nizarites, une information difficilement vérifiable, puisque Statistique Canada ne différencie pas les différentes branches de l'islam dans son recensement. Plusieurs d'entre eux sont arrivés au pays à partir de 1972, lorsque le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau a accueilli des milliers de musulmans ismaéliens expulsés d'Ouganda, ou dont les biens avaient été saisis au Kenya et en Tanzanie.

En tant qu'imam, l'Aga Khan a notamment pour responsabilités d'interpréter la foi et de veiller au bien-être spirituel et matériel de ses fidèles, ce qui implique d'améliorer la qualité de vie des sociétés où ils se trouvent.

Un grand philanthrope

L'Aga Khan, qui célébrera ses 60 ans de règne l'été prochain, œuvre au développement des pays pauvres, principalement en Asie et en Afrique, par l'entremise du Réseau Aga Khan de développement (AKDN), dont il est le fondateur et dirigeant.

Contrairement à la plupart des ONG, le réseau se fixe dans certaines de ses actions des objectifs de rentabilité, qui permettent aux projets de devenir autosuffisants, voire profitables. Souvent, ses programmes visent à stimuler le secteur privé de pays dont les infrastructures ont été détruites ou sont figées par des monopoles publics.

L'AKDN, qui dispose d'un budget annuel de 625 millions de dollars américains (823 M$ CA), dit vouloir concrétiser « la vision éthique de la société inspirée par le message de l'islam », prodiguant néanmoins ses services peu importe la confession des bénéficiaires.

Une partie non négligeable de son financement provient de gouvernements nationaux, d'institutions internationales et de partenaires issus du secteur privé.

Le réseau est présent dans une trentaine de pays et emploie plus de 80 000 personnes dans le monde.

Les fidèles ismaéliens sont invités à s'impliquer de manière bénévole dans l'AKDN. Ils y contribuent aussi en lui offrant des services professionnels ou en lui versant de l'argent.

Un patrimoine à faire pâlir

Selon le magazine Forbes, l'Aga Khan figurait en 2010 parmi les 10 souverains les plus riches de la planète, avec une fortune estimée à 800 millions de dollars américains, soit un peu plus de 1 milliard de dollars canadiens.

L'origine de sa fortune fait l'objet de nombreuses spéculations, mais on sait qu'elle est héritée de ses ancêtres et qu'elle a été nourrie en partie par la dîme – la zakat – que les ismaéliens versent à l'imamat, l'autorité religieuse des ismaéliens.

L'Aga Khan se plaint d'ailleurs souvent de la confusion qui règne dans l'opinion publique à propos de son patrimoine personnel, de l'imamat et des activités de l'AKDN, qui rassemble plusieurs agences à but non lucratif, dont la Fondation Aga Khan Canada.

Outre son château à Aiglemont et une île privée dans les Bahamas, le prince possède notamment trois jets privés, un imposant yacht en Sardaigne, ainsi que des fermes de chevaux de course – l'une de ses plus grandes passions – en Irlande et en France.

Pour mener à bien ses projets, l'Aga Khan entretient des amitiés avec plusieurs politiciens tant dans le monde islamique qu'en Occident, et ce, depuis plusieurs années. Il a notamment fréquenté les anciens présidents américains John F. Kennedy, Ronald Reagan et Bill Clinton.

Ses liens avec les Trudeau et le Canada

Les liens de l'Agha Khan avec la famille Trudeau remontent aux années 1970. En 1972, le dictateur de l'Ouganda Idi Amin a ordonné l'expulsion des ismaélites de son pays. L'Aga Khan, qui connaissait déjà le premier ministre Pierre Elliott Trudeau, l'a appelé pour lui demander refuge pour son peuple. La relation entre les deux hommes s'est poursuivie par la suite. L'Aga Khan a même porté le cercueil de Pierre Elliot Trudeau lors des funérailles de celui-ci, en 2000.

À l'instar de plusieurs autres États, le gouvernement canadien contribue financièrement aux programmes de l'AKDN, et ce, depuis plus de 30 ans. À l'heure actuelle, une dizaine de projets communs sont en cours ou en voie de se terminer, notamment en Afghanistan, en Inde et en Afrique de l'Est, où il collabore à la promotion de la santé des mères, des nouveau-nés et des enfants. Les sommes investies atteignent plusieurs dizaines de millions de dollars.

Pour sceller cette amitié de longue date, un protocole d'accord a été signé entre Ottawa et l'AKDN au début de 2014, au moment où l'Aga Khan a rendu visite au premier ministre Stephen Harper. Ce dernier lui avait alors offert de s'adresser directement au Parlement canadien, une première dans l'histoire du pays pour un chef religieux.

Le gouvernement canadien a par ailleurs établi un partenariat avec l'Aga Khan pour créer le Centre mondial du pluralisme, dont le siège social est basé à Ottawa. Dans un souci d'éducation populaire, cet organisme fait la promotion de la bonne gouvernance, de la paix et du développement humain à l'échelle internationale, en plus de favoriser les échanges entre les gens de diverses ethnies, cultures et religions.

Le prince ismaélien, à qui le Canada a accordé la citoyenneté honoraire ainsi qu'au moins cinq doctorats honorifiques, a également financé le musée Aga Khan de Toronto, qui a ouvert ses portes en septembre 2014. Il s'agit du premier musée nord-américain consacré à l'art islamique, un projet de 300 millions de dollars canadiens qui a pris 10 ans à voir le jour.

Libéraux ou conservateurs, l'Aga Khan a fréquenté presque tous les premiers ministres canadiens depuis les années 1970. Outre les Trudeau, on l'a vu avec Brian Mulroney, Jean Chrétien et Paul Martin, notamment.

Un cadeau empoisonné

C'est précisément ce lien avec la famille Trudeau qui a braqué les caméras sur lui en ce début d'année.

Alors que tous se demandaient où il avait passé les Fêtes – omettant du même coup de participer au lancement des célébrations du 150e anniversaire du Canada à Ottawa –, le premier ministre a admis mardi dernier avoir séjourné sur l'île de Bell Cays, aux Bamahas, avec l'Aga Khan, « un vieil ami de la famille ».

« Il me connaît depuis que je suis tout petit », a-t-il fait valoir.

Or, le fait que l'Aga Khan soit propriétaire de l'île privée où il a passé ses vacances et que ce « vieil ami » ait de surcroît fourni le transport par hélicoptère – ce que la loi canadienne interdit explicitement – à partir de Nassau, la capitale, a eu pour conséquences d'enflammer l'opposition et de déclencher une enquête de la commissaire fédérale à l'éthique, Mary Dawson.

Interrogé sur le sujet jeudi au moment où il lançait une tournée pancanadienne pour aller à la rencontre de ses commettants, le premier ministre a soutenu que ce cadeau ne l'avait pas mis en situation de conflit d'intérêts. Il s'est toutefois engagé à rembourser au Trésor public la portion du voyage entre le Canada et Nassau – tout comme il l'avait fait pour ses vacances familiales à Saint-Kitts-et-Nevis l'an dernier –, puisqu'il a emprunté un avion du gouvernement pour se déplacer, ce que la loi l'oblige à faire.

Il s'agira de la première fois qu'un commissaire à l'éthique fait enquête sur un geste posé par un premier ministre en fonction. Mary Dawson ne pourra pas lui imposer de sanctions, mais un blâme de sa part pourrait entacher sa réputation, déjà ternie par ses dîners privés avec de riches contributeurs à la caisse du Parti libéral.

Le député libéral Seamus O'Regan, son conjoint, ainsi que la présidente du PLC Anna Gainey et son conjoint étaient aussi du voyage.

Des divorces qui ont coûté cher

Outre cette récente polémique, on ne connaît pas de grands scandales à avoir affecté l'image de l'Aga Khan, mis à part ses nombreuses séparations, aussi coûteuses que médiatisées.

Le prince s'est d'abord marié à Sally Croker-Poole, un ex-mannequin britannique, qui s'est convertie à l'islam et qui a pris le nom de princesse Salimah Aga Khan en 1969. Le mariage, duquel sont nés une fille et deux garçons, a duré 25 ans. Leurs trois enfants s'impliquent aujourd'hui dans les organisations de leur père.

L'Aga Khan et la princesse Salimah se sont séparés en 1995. Cette dernière aurait touché 20 millions de livres (32 M$ CA) grâce à l'entente de divorce, selon plusieurs médias.

Trois ans plus tard, le prince a épousé Gabriele Thyssen, une chanteuse pop allemande, qui s'est également convertie pour prendre le nom de princesse Inaara Aga Khan. Le couple a eu un fils, le prince Aly, avant de se séparer avec fracas, en 2004. La bataille juridique qui a suivi a duré 10 ans et s'est soldée par une entente estimée à 50 millions de livres (79 M$ CA).

Les tabloïds britanniques ont dépeint ce divorce comme le plus coûteux de l'histoire.

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