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Radio-Canada en Ukraine : le lourd défi du premier ministre Iatseniouk

Près de trois semaines se sont écoulées depuis que le Canada a annoncé qu'il reprenait le dialogue avec la Russie. De passage en Ukraine au même moment, Radio-Canada a rencontré le premier ministre Arseni Iatseniouk afin qu'il témoigne de la situation au pays, envenimée par une corruption généralisée et une guerre contre Moscou qui s'éternise.

Un texte de Raymond Saint-Pierre

Lorsque nous avons rencontré Arseni Iatseniouk, au début de février, bien des politiciens et analystes ne donnaient pas cher de sa peau. Il s'apprêtait à faire face à une motion de censure au Parlement dans les prochains jours et il avait toutes les chances d'être battu et chassé du pouvoir.

Le principal reproche qui lui est adressé est d'en avoir trop peu fait pour combattre la corruption jugée endémique au sein de la structure du gouvernement ukrainien. Avec seulement 8 % d'opinions favorables dans les sondages, peu de gens pleureraient sur son sort.

Mais à la surprise de plusieurs, son gouvernement a survécu au vote de censure du 16 février, même si le président Petro Porochenko avait demandé sa démission. Plusieurs parlementaires ont visiblement eu peur de voir le pays se lancer dans de nouvelles élections, au résultat incertain.

Lors de notre entrevue, le premier ministre Iatseniouk nous a longuement parlé des efforts de son administration pour combattre cette corruption, alors que le pays est en guerre. Or, la communauté internationale et bien des Ukrainiens qui se sont battus sur la place de l'Indépendance pour chasser le régime corrompu du président Viktor Ianoukovitch croient qu'il peut et doit faire plus.

Les relations Canada-Russie 

Même s'il a abordé ce pan de la politique intérieure, c'est surtout de relations extérieures dont M. Iatseniouk voulait discuter. Particulièrement de celles qu'entretient son pays avec le Canada.

Le ministre fédéral des Affaires étrangères, Stéphane Dion, lui a rendu visite à la fin du mois de janvier. Le but était surtout de rassurer les Ukrainiens à la suite de l'annonce d'Ottawa, qui a choisi de reprendre le dialogue avec la Russie après des années de relations froides sous le gouvernement Harper.

Le ministre Dion a rappelé qu'au pire temps de la guerre froide, le Canada avait des échanges avec l'Union soviétique et que même l'Ukraine avait négocié avec la Russie pour arriver au cessez-le-feu prévu par les accords de Minsk.

Chez les Ukrainiens que nous avons rencontrés, analystes ou citoyens ordinaires, la question des relations avec Moscou divise. Certains n'acceptent pas que le Canada parle à l'ennemi, d'autres croient que c'est par le dialogue qu'on résout les conflits.

Le premier ministre Iatseniouk, lui, souhaite que le Canada soit très ferme avec la Russie et insiste pour que Moscou respecte les accords de Minsk, qui ont mené au cessez-le-feu dans l'est du pays, où des rebelles prorusses affrontaient l'armée ukrainienne. Il a exprimé le même souhait de fermeté pour l'Union européenne.

C'est d'ailleurs lorsque nous avons évoqué une possible levée des sanctions contre la Russie par les pays européens que le premier ministre Iatseniouk a paru le plus tendu, le plus animé.

« Les gens qui se sont battus lors de la révolte à Maïdan voulaient la liberté de parole, des élections justes, des vraies valeurs européennes », clame-t-il.

L'aide canadienne appréciée 

Par ailleurs, M. Iatseniouk s'est montré très reconnaissant de l'aide du Canada, qui a envoyé 200 militaires en Ukraine en 2015 pour former des soldats au déminage, aux premiers soins et aux stratégies d'attaques au sol soutenues par des chars blindés.

M. Iatseniouk nous disait que l'armée ukrainienne avait été laissée en ruines par le régime précédent, une information confirmée par l'ambassadeur canadien à Kiev, Roman Waschuk. Selon ce dernier, au moment du déclenchement des hostilités contre les rebelles prorusses il y a deux ans, seulement 6000 soldats sur une force armée de 120 000 militaires étaient vraiment aptes au combat.

Devant les défis qui l'attendent, le premier ministre Iatseniouk a maintenant au moins un allié de son côté : le temps. Selon les règles du Parlement, il est à l'abri de toute nouvelle motion de censure jusqu'au 22 juillet, date de la fin de la session parlementaire. D'ici là, il doit convaincre la population et la communauté internationale et leur démontrer qu'il s'attaque vraiment à la corruption.

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