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Recruter des policiers autochtones, une mission difficile

Malgré l'appel de plusieurs communautés des Premières Nations pour avoir plus de policiers, le recrutement et la formation de policiers autochtones représentent toujours un immense défi. Les frais demandés aux étudiants autochtones par l'École nationale de police de Nicolet sont trois fois plus élevés que pour les autres étudiants et décourageraient certains d'entre eux de poursuivre leurs études dans ce domaine.

Un texte de Jean-Philippe Robillard

Wynoma Petiquay, une Atikamekw de 22 ans, rêve depuis qu'elle est toute petite de devenir policière. Elle est aujourd'hui une des rares Autochtones au Québec qui étudient pour exercer ce métier. « Dans ma communauté, je suis déjà étiquetée comme celle qui va devenir une future policière. »

Wynoma étudie actuellement au Collège d'Alma, où elle suit une formation conçue sur mesures pour les Autochtones qui souhaitent devenir policiers. Ils sont seulement 11 membres des Premières Nations, comme elle, à suivre cette formation accélérée d'un an qui a été mise en place pour combler le manque d'agents autochtones dans les communautés.

Mais depuis quelques années, les Autochtones délaissaient ce programme en raison des frais de scolarité de 17 500 $ qu'ils devaient débourser pour s'y inscrire. En novembre dernier, dans la foulée des événements de Val-d'Or, le gouvernement du Québec a aboli ces frais, que certains jugeaient discriminatoires, pour inciter davantage d'Autochtones à devenir policiers.

Pour plusieurs étudiants, comme Jacob Chachai, cette décision a été un grand soulagement. « J'étais content, parce que j'étais sur le bord de lâcher. J'étais à bout. J'étais découragé. Quand j'ai su ça, j'étais content, sans mots. »

Les frais de scolarité d'un seul étudiant du groupe de 11 Autochtones étaient assumés en totalité par son conseil de bande. Un seul des étudiants avait une promesse d'embauche au moment de notre passage.

Le responsable du programme au Collège d'Alma, Maxime Goulet, affirme que depuis ce temps, le téléphone s'est remis à sonner et l'intérêt des jeunes Autochtones pour cette formation a augmenté.

Mais cette décision du gouvernement du Québec n'a pas tout réglé et les Autochtones qui rêvent de devenir policiers ne sont pas au bout de leur peine.

C'est que pour devenir policiers, ils devront ensuite aller à l'École nationale de police de Nicolet, où ils doivent encore payer 27 000 $ parce qu'ils suivent un programme spécifique pour Autochtones. C'est plus de trois fois plus cher que pour les autres étudiants au programme régulier qui, eux, doivent débourser 8000 $.

Cette situation préoccupe plusieurs jeunes Autochtones. Wynoma Petiquay se demande déjà comment elle parviendra à payer une telle somme. « On ne trouve pas ça n'importe où! »

Un autre étudiant, Jean-Christophe Tolley, songe sérieusement à abandonner son rêve d'être policier « Je pense à d'autres plans, parce que Nicolet, ça coûte très cher. C'est sûr que j'aimerais ça être policier, mais c'est toujours le financement qui est dur à avoir. »

Auparavant, les conseils de bande assumaient les coûts de formation des aspirants policiers autochtones, mais depuis quelques années, certains d'entre eux refusent de payer parce qu'ils se disent sous-financés par Québec et Ottawa. Les deux gouvernements financent conjointement les services de police des Premières Nations.

La situation est telle que, pour la première fois en 15 ans, l'École nationale de police a été obligée d'annuler la session d'automne pour les Autochtones, car il n'y avait pas suffisamment d'inscriptions.

Pour le responsable du programme au Collège d'Alma, cette situation aura des effets dans les communautés. « Pendant une année au Québec, au niveau francophone, on n'a formé aucun policier autochtone pour entrer en fonction dans les services de police. C'est dramatique. » L'institution forme habituellement de 10 à 15 aspirants policiers chaque année.

Quand on regarde le nombre de communautés qui ont besoin d'effectifs qui proviennent des Premières Nations, c'est désolant, même inquiétant.

Maxime Goulet, responsable du programme au Collège d'Alma

Discrimination?

Le chef de Mashteuiatsh, une communauté innue près d'Alma, Gilbert Dominique, déplore que les étudiants autochtones doivent encore payer le gros prix. « Il y a un fond de discrimination qui est tout à fait apparent, comme le niveau de financement qui n'est pas à la hauteur de nos besoins. […] Il faut que le gouvernement, particulièrement [celui] du Québec, puisse offrir ça [...] gratuitement au niveau des membres des Premières Nations parce qu'en bout de ligne, tout le monde va y gagner. »

À l'École nationale de police de Nicolet, le directeur des affaires institutionnelles, Pierre Saint-Antoine, admet que les frais demandés aux étudiants autochtones sont élevés. « Il n'est pas normal qu'un étudiant qui veut travailler dans un corps de police autochtone ait à assumer un coût de formation comme celui-là. […] Là où est l'enjeu, c'est d'améliorer le système de financement des ententes, pour planifier et prévoir du financement pour de la formation policière. »

M. Saint-Antoine ajoute que si les Autochtones doivent payer plus cher que les autres étudiants, c'est que les corps de police québécois financent à raison de 1 % de leur masse salariale la formation des futurs policiers à l'école de Nicolet, ce que ne font pas les communautés autochtones.

« Les corps de police réguliers québécois donnent près de 14 millions de dollars annuellement à l'École nationale de police du Québec. Les corps de police autochtone ne financent pas du tout l'ENPQ. Donc, il n'y a pas de discrimination en ce sens-là », explique-t-il.

M. Saint-Antoine précise que depuis 2 ans 20 % seulement des étudiants ont eu à défrayer leur frais de scolarité.

Peu de policiers autochtones au Québec

Le coordonnateur et instructeur à la formation policière autochtone de l'ENPQ Ivan Gray soutient que la situation actuelle a déjà un impact sur le recrutement des policiers autochtones partout au Québec.

« Beaucoup de corps de police commencent à engager des non-Autochtones, parce qu'il n'y a pas de clientèle. Ça, c'est un indicateur, c'est un drapeau pour nous. On fait quoi pour faire le recrutement? » dit-il.

Au Québec, 22 corps de police autochtone desservent 44 des 55 communautés autochtones de la province. Le nombre de policiers autochtones dans ces différents corps policiers demeure toutefois inconnu.

Le ministre fédéral de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a par ailleurs récemment promis de revoir la façon dont il finance les services de police dans les communautés autochtones.

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