Mélanie L. Dion arrive pour l'entrevue bouleversée, car elle vient tout juste d'apprendre qu'un homme de son village natal, Saint-Raymond-de-Portneuf, s'est suicidé. La cruelle ironie de la situation n'échappe ni à elle ni à moi, puisqu'elle est venue me parler de son documentaire, Sans toi, qui traite précisément de prévention du suicide.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

« Il n'avait vu que la bande-annonce du film », se désole-t-elle en se demandant si le fait de le voir au complet aurait pu le dissuader de mener à terme son funeste projet. Le grand désir de Mélanie L. Dion et d'Alexandre Hardy, tous deux réalisateurs de Sans toi, c'est de sauver des vies. En ce petit matin de janvier où nous nous rencontrons, la documentariste est désemparée de constater que le fléau frappe de nouveau, tout près d'elle.

Et, une fois de plus, elle ne comprend pas.

Cet homme qui vient de mettre fin à ses jours est un professionnel de 55 ans connu dans sa communauté, qui avait deux enfants, une épouse, des amis, et qui aimait la chasse, me raconte la cinéaste consternée. Elle a eu connaissance d'autres suicides à Saint-Raymond-de-Portneuf : la voisine de ce professionnel, le propriétaire du cinéma du coin et quatre de ses amis de l'école secondaire... La perte de l'un d'eux en particulier, François-Xavier, avait tellement bouleversé Mélanie et Alexandre qu'ils ont par la suite entrepris de réaliser leur film pendant sept années intenses.

Trois suicides se produisent chaque jour au Québec

On cite ici l'exemple de Saint-Raymond de Portneuf, mais n'allez pas croire que cette municipalité de 10 000 habitants située au nord de Québec soit détentrice du monopole du suicide. Chaque jour au Québec, trois personnes s'enlèvent la vie. Cela se produit en ville, en banlieue, en région.

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie le suicide de « problème de santé publique majeur » et affirme que chaque année dans le monde, selon les estimations, plus de 800 000 personnes meurent en mettant fin à leurs jours.

Un séisme qui produit des secousses sans fin

Pour chaque départ brutal, on évalue que 50 personnes demeurent profondément atteintes.

Perdre quelqu'un par suicide entraîne un deuil complexe et difficile. Certains ne s'en relèvent pas et posent le geste à leur tour. Les autres survivent. Ce qui veut dire, littéralement, vivre par-dessus, malgré la tragédie.

Mélanie L. Dion, belle grande brune de 31 ans, chaleureuse et sensible, considère avoir eu une enfance normale, toute semblable à celle de son ami François-Xavier. « On a été élevés de la même façon, par une bonne mère, dit-elle. Ce n'est pas dans les familles les plus dysfonctionnelles que ça arrive, hein? » Mais François-Xavier a décidé d'en finir, à 21 ans.

C'était un 23 décembre. François-Xavier vivait en ville et, à Saint-Raymond, sa famille n'avait pas de nouvelles de lui depuis des jours. Désemparée, sa mère a appelé la police pour lui demander « d'aller voir ». Les policiers ont promis de la rappeler. Ils ne l'ont jamais fait; ce sont d'autres policiers qui ont carrément débarqué au domicile familial. Ils ont à peine eu le temps de descendre de voiture que la famille au complet était sortie sur la galerie, la peur au coeur. « On n'a pas des bonnes nouvelles », a dit un policier.

Quand la vie fait place au gouffre

Quand on apprend la nouvelle, la vie bascule et le sol s'ouvre sur un gouffre. Le choc vire instantanément au traumatisme. « Tu n'es plus là », explique Nathalie qui, elle aussi, a participé à Sans toi et dont la fille Cynthia s'est enlevé la vie à l'âge de 15 ans. « Tu vois ça à la télé... » Mais là, c'est dans ta cuisine et c'est vrai. « C'est écoeurant, c'est dégueulasse », poursuit Nathalie.

Et puis il y a le sentiment de culpabilité, un chemin affreux qu'empruntent un certain nombre de parents, de frères, de soeurs et d'amis qui ont côtoyé quelqu'un qui s'est suicidé. Ces derniers se demandent s'il y a quelque chose qu'ils ont fait ou, au contraire, qu'ils n'ont pas fait et qui aurait pu avoir pour effet d'empêcher le pire.

Est-il inévitable de se sentir coupable? « En tout cas on prend le temps de se le demander », comme l'exprime Claudia, la soeur de François-Xavier, qui témoigne elle aussi dans Sans toi.

Un film axé sur la lumière

Sans toi est un film axé sur la lumière, ce qui peut paraître paradoxal pour une réalité si noire. Mais tous ceux qui témoignent dans ce documentaire sont résolus à vivre et à faire vivre, dans le sens où il ne faut avoir de cesse de prévenir le suicide comme citoyen, mais aussi comme collectivité.

Le documentaire vise à développer chez les gens la conscience sociale que le suicide est un geste dévastateur tant pour ceux qui y recourent que pour ceux qui restent. Le film insiste aussi sur le fait qu'il y a de réels dangers à ne pas prendre soin de sa santé mentale au jour le jour, avec de l'aide professionnelle s'il le faut.

À Saint-Raymond-de-Portneuf, où elle est pourtant chez elle, Mélanie L. Dion s'est fait accuser par certaines personnes « d'emmener le malheur » en voulant susciter une discussion sur le suicide. Comme s'il s'agissait d'un virus foudroyant dont la seule évocation pouvait favoriser la propagation. « Les gens ont peur d'en parler, peur de "donner des idées", explique Mme Dion. Au contraire, il faut en parler mais tout en assurant un suivi. »

Des projections assorties d'une discussion

Ce n'est pas demain la veille que Sans toi va être présenté dans les écoles ou à la télévision, sans encadrement. Le film est destiné à un public adulte, et toute projection est suivie d'une discussion, histoire de s'assurer que le message de prévention passe bien. L'idée, dit Mélanie L. Dion, est de ne pas laisser les spectateurs « seuls avec leur questionnement, leur détresse psychologique. »

« Le bijou, c'est l'accompagnement qu'on offre, la discussion qui suit la présentation du film », explique cette diplômée de l'UQAM en animation et recherche culturelle qui a présenté Sans toi au Canada et jusqu'au Brésil. Au Québec, nombre de projections ont eu lieu. À Fermont, un travailleur a pris Mélanie L. Dion à part pour lui confier qu'il avait souffert d'une dépression et qu'il découvrait le danger qu'il courait de rechuter. « Vous venez peut-être de me sauver la vie », a-t-il dit.

À Montréal, le 27 janvier dernier, Sans toi a été présenté en première officielle devant une centaine de personnes dont des membres de la famille de Dédé Fortin, le défunt chanteur des Colocs, qui tiennent à bout de bras une fondation qui porte son nom, des intervenants de Suicide action Montréal (SAM) et du Centre de prévention du suicide de Québec, de Brian Mishara, professeur à l'UQAM et directeur du Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie (CRISE), de Marc-André Dufour, psychologue et de Michael Sheehan, juge à la retraite.

Travailler chacun à sa façon à la prévention du suicide

Michael Sheehan a lui-même perdu son fils, Philippe, il y a 20 ans. Depuis, il s'implique sans relâche, allant jusqu'à intervenir personnellement auprès de ceux qui viennent de perdre un proche et qui sont dévastés. Cet éloquent monsieur à la belle stature et au regard très bleu est d'une efficacité redoutable quand vient le temps de promouvoir la vie.

Pour les documentaristes Mélanie L. Dion et Alexandre Hardy, l'aventure de Sans toi a beau avoir accaparé sept ans de leur vie, elle commence à peine. Alexandre Hardy poursuit d'autres projets, mais Mélanie L. Dion, elle, compte porter son documentaire partout où on voudra l'accueillir.

Dans les mois à venir, elle sera au Saguenay, en Abitibi, à La Romaine auprès de travailleurs et dans diverses villes en compagnie de membres des Ambulances Desercom. Outre quelques aides ponctuelles, la cinéaste finance elle-même les événements entourant Sans toi. La réalisation du film elle-même a été entièrement autofinancée.

Pour tous leurs efforts, Mélanie L. Dion et Alexandre Hardy se sont vu remettre cette année le prix Michael Sheehan pour leur contribution exceptionnelle à la prévention du suicide.

Cette semaine est destinée à la prévention du suicide. Mais la prévention, ça dure toute l'année. Si ce sujet vous interpelle, parlez. Il n'est jamais trop tard. Comme le dit le psychologue Marc-André Dufour, il y a des gens qui ont vécu le suicide d'un proche et qui consultent 15, 20 ans après le drame : « On les prend là ».

 

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