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Reprise à l'État islamique, Tikrit n'est plus que débris

Sur les quelque 180 kilomètres qui séparent Tikrit de Bagdad, les façades effondrées des édifices qui longent la route témoignent de l'intensité et de la violence des combats qui ont permis au gouvernement irakien de chasser le groupe armé État islamique du territoire.

Un texte de Marie-Ève Bédard correspondante au Moyen-Orient 

Le paysage de Tikrit n'est guère plus hospitalier. La destruction et la désolation, voilà ce qui reste d'une bonne partie de la capitale provinciale.

Amira est l'une des rares à être revenue vivre dans un quartier du nord de la ville aux airs post-apocalyptiques. Pas une maison ne semble y avoir été épargnée. En montrant ce qui reste de la vaste demeure de son voisin après avoir été bombardée, la veuve chuchote qu'il s'était joint à l'EI.

Elle s'était accrochée pendant un bon moment à sa maison, alors que ses autres voisins fuyaient la ville ou se joignaient à l'EI. « C'était un désastre lamentable. Nous ne dormions pas, ne mangions pas, nous vivions dans la peur. Ils ne laissaient personne bouger ou faire quoi que ce soit », se rappelle-t-elle.

La terreur, elle la ressentait surtout pour ses enfants. « Nous avons un fils dans la police. Ils nous demandaient : "Pourquoi est-ce que ton fils est un traître?" J'ai un autre fils qui a quitté l'armée un an et demi avant l'arrivée de l'EI parce qu'il était malade. Un seul de mes fils se présentait encore à l'académie militaire pour accomplir son devoir, mais quand ils sont arrivés dans la province, il a battu en retraite. »

Amira et ses enfants ont fini par partir, après que son fils policier eut été arrêté et torturé par l'EI. Il relève son chandail pour montrer les traces qu'il en porte encore au dos, mais refuse de donner des détails.

Après les bombes, les flammes

Une rue de Tikrit. Photo : Sylvain Castonguay

Quand la famille est revenue ici, une fois Tikrit libérée, ils ont retrouvé leur maison. Elle avait été épargnée par les bombes, mais elle a été incendiée.

En fait, une bonne partie du quartier a été brûlé. Des voisins ont aussi voulu nous montrer les ruines calcinées de leurs maisons. Mais tous ont refusé d'être filmés ou d'expliquer ce qui s'est passé ici. Signe que la peur n'a pas disparu de Tikrit en même temps que l'EI.

Le Dr Jamal al-Hadithi fait exception. Son petit marché et sa maison ont aussi été anéantis par les flammes. Et il dit savoir qui est responsable des centaines de maisons et commerces calcinés. « Nous étions absents : 99 %, sinon 100 % d'entre nous étaient réfugiés ailleurs, au Kurdistan surtout. Les gens ont perdu des millions quand leurs maisons ont été brûlées. Les civils n'étaient pas ici, ce sont l'armée et les milices de mobilisation populaire. »

Les milices progouvernementales montrées du doigt

Human Rights Watch a publié un rapport le mois dernier sur les abus des milices après la reprise de Tikrit. Celui-ci corrobore cette affirmation et va même plus loin.

L'organisme a analysé des images satellites, des vidéos de survols menés par les avions de coalition et conduit des dizaines d'entrevues avec des témoins. Il conclut que les milices progouvernementales sont responsables d'une destruction systématique à grande échelle et d'arrestations extrajudiciaires en violation du droit humanitaire et droit de la guerre.

De possibles crimes de guerre commis par vengeance, croit le Dr al-Hadithi.

Des exécutions de masse

L'affaire dont il parle, c'est sans doute l'une des plus macabres de l'histoire récente de l'Irak.

En juin 2014, des milliers de cadets de l'académie de l'air irakienne ont été faits prisonniers par l'EI, alors qu'ils tentaient de fuir le camp Speicher, où leurs officiers supérieurs les avaient abandonnés à leur sort. Les chiites ont été pris à part et menés à leur mort sur le site d'anciens palais de Saddam Hussein.

Images montrant les prisonniers du groupe État islamique au camp Speicher

L'EI affirme avoir exécuté 1700 soldats ce jour-là. Des chiffres que confirme le gouvernement irakien. D'autres rapports font état d'au moins 600 assassinats sommaires.

Les images de propagande de l'EI montrant les cadets exécutés sommairement avant d'être jetés à l'eau ou dans une fosse commune avaient grandement contribué à la mobilisation des milices auprès des forces gouvernementales contre les djihadistes.

La reprise de Tikrit, le lieu de naissance de Saddam Hussein, a donné une victoire symbolique importante à l'armée irakienne et aux milices chiites. Mais encore aujourd'hui, Tikrit est la seule ville importante dont le gouvernement irakien a retrouvé le contrôle.

Difficile reconquête

Après Tikrit, les forces qui combattent l'EI devaient pousser vers Mossoul, plus au nord. Mais depuis quelques mois, plus personne ne parle de libérer la deuxième ville d'Irak.

Une partie du problème, croit Hamed Al Moutlak, un politicien sunnite, c'est que le combat s'appuie beaucoup trop sur les milices chiites. L'armée irakienne est trop faible, dit-il. Et la coalition néglige l'aide aux sunnites, ignorant le rôle qu'ils ont joué dans le passé.

Milice chiite. Photo : Sylvain Castonguay

En marge de la lutte contre l'EI, Hamed Al Moutlak redoute le retour des violences confessionnelles qui ont marqué les années de l'occupation américaine. Mais aujourd'hui, les États-Unis ont laissé toute la place à une autre puissance, selon lui : l'Iran.

Un danger qui pourrait mettre le feu à la poudrière que représente la grogne populaire. Et celle-ci se manifeste de plus en plus ouvertement. Un ras-le-bol qui exige entre autres que le premier ministre al-Abadi casse le moule de la politique basée sur les lignes de fractures confessionnelles. Cette volonté du peuple est une arme morale puissante dans l'arsenal du premier ministre, mais peut-être pas suffisante pour contrer les armes bien réelles de toutes ces milices.

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