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Rita Labrosse, l'héritière de l'oeuvre de Witold Gombrowicz

C'est grâce au travail acharné d'une Québécoise que l'oeuvre de l'écrivain polonais, considéré comme l'un des plus grands auteurs du 20e siècle, a été publiée et traduite en 40 langues. Portrait de Rita Labrosse.

Un texte d'Émilie Dubreuil

Lorsque j’étais étudiante en lettres à l’université, certains auteurs avaient la cote. Leurs noms étaient synonymes d’une sorte d’érudition moderne et recherchée. Il faisait bien, entre autres, de lire Robert Musil, Bulgakov, Joyce, des auteurs difficiles qui réinventaient le récit et sa forme, sorte d’inventeurs des mots.

À cette courte liste prisée, plusieurs de mes camarades ajoutaient Witold Gombrowicz. Il fallait particulièrement lire son roman existentialiste, Ferdydurke (1937), qualifié de « majeur » et de « génial » par Milan Kundera, qui était, pour beaucoup d’étudiants en lettres de ma génération, une sorte de maître à penser. Dans la jeune vingtaine, j’ai donc lu quelques livres de cet exilé politique qui dénonçait le totalitarisme autant que les conventions sociales avec un humour grinçant.

Plus de 20 ans plus tard, prise par une pharyngite de novembre, je me suis retrouvée dans le cabinet de mon médecin, où j’allais découvrir que c’est notamment grâce au travail acharné d’une Québécoise que l’oeuvre de Gombrowicz a été publiée et traduite en 40 langues, qu’elle a trouvé son chemin vers ses lecteurs au-delà de sa mort, en 1969.

Donc, après m’avoir ausculté la gorge, le docteur Jasmin me demande des nouvelles et, comme je sais qu’il aime beaucoup la France, je lui dis que je m’en vais prochainement une semaine à Paris. « Ah oui! Peux-tu me rendre un service? Il y a cet écrivain polonais, un certain Gombrowicz, tu pourrais me procurer la parution inédite de son journal? Ça n’a pas été publié ici. Sa femme Rita était une grande amie de mon père. Elle est toujours vivante, d’ailleurs », me dit-il.

Rita, c’est Rita Labrosse. Née dans les années 30, dans un Québec rural et conservateur, la jeune Rita est douée. Les religieuses l'encouragent à faire des études supérieures et sa famille n’y voit pas d’inconvénient. « Ils m’ont aidée et encouragée, mais mon père me disait souvent : "Pourquoi faire tant d’études? Tu es une jolie fille, tu vas te marier!" »

Passionnée par la littérature, elle obtient une bourse pour étudier à Paris. « J’ai pris le bateau en 1958! Je crois que les gens de votre génération ne peuvent pas imaginer ce que c’était que d’arriver en France à cette époque-là. Au Québec, c’était encore la Grande Noirceur, les livres à l’Index, la domination du clergé, etc. »

En mai 1964, Rita Labrosse séjourne dans une résidence d’écrivains à Royaumont, non loin de Paris, avec l’intention de terminer sa thèse. Elle y rencontre quelqu'un qui va changer sa vie : un auteur de 30 ans son aîné qui est déjà une sorte de star du monde de la littérature. En octobre de la même année, ils s’installent ensemble à Vence, dans le sud de la France.

Gombrowicz, qui se sait malade et n’a pas d’héritier, décide d’épouser la jeune Canadienne, car il ne veut pas qu’une fois mort, son oeuvre devienne la propriété de l’Union soviétique et soit censurée. Rita Labrosse, qui ne parle pas un mot de polonais, accepte le mandat que lui donne son époux de prendre soin de son oeuvre et consacrera le reste de sa vie à ce que les mots de l’écrivain lui survivent.

À partir de la mort de Gombrowicz, elle collaborera avec des intellectuels et activistes polonais qui publieront l’oeuvre sous le manteau, elle fera traduire les livres, répondra aux demandes de toute sorte.

À 83 ans, Rita Labrosse travaille à faire publier Gombrowicz en perse. « C’est un écrivain qui dénonce le totalitarisme, ce serait bien qu’il paraisse en Iran! »

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