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Sauve qui peut! Impressions d'une semaine à côtoyer « la bête »

Elle était perdue. Tout juste derrière sa petite maison, une de celles qui peuvent être remorquées par une camionnette, mais tout de même, perdue... Paniquée. « Je ne trouve plus l'autoroute », s'écria-t-elle, la voix tremblante d'émotion, les yeux transformés par l'instinct de survie. « J'ai mon chien avec moi, mes valises sont derrière. Mais où est l'autoroute? »

Un texte de Sylvain Bascaron

Autour d'elle, dans ce parc où les maisons mobiles avaient pris racine dans une terre réputée, à tort ou à raison, aussi riche que sale, l'instinct de survie de chacun semblait avoir emporté sa raison. Il fallait faire vite. Sauve qui peut. En moto ou en auto, sur la bonne voie, la mauvaise voie ou même à côté de la voie, sauve qui peut.

« Pas question de partir maintenant, dit cette autre à son mari, il reste des enfants. Rentre, prends nos affaires, et reviens me chercher ». L'enfer était juste là, il sautait d'arbre en arbre et le ferait bientôt de maison en maison. L'époux a donc suivi les instructions, sans discuter. Les parents ont tous récupéré leurs enfants et au retour de son homme, elle était prête à prendre la route. Dans le rétroviseur, le mur rougeâtre; dans l'air, l'odeur qui serre la gorge; devant, la file, pare-chocs à pare-chocs. « Avancez!, s'écria la dame en queue de peloton sur les ondes d'une radio locale, les flammes sont juste derrière! » Sauve qui peut.

Longtemps, ce hameau au coeur de la boréale, surplombé de ses aurores et parcouru par trois courants, avait été la dernière étape. Les vraies gens d'ici y avaient vécu de chasse et de pêche, de trappe et de cueillette. Mais d'autres avaient réalisé que la terre, ici, contenait une inestimable richesse. Résilients et convaincus, ces autres, venus d'ailleurs, avaient réussi à extirper cette richesse, pourtant obstinée à rester. Depuis, la croissance avait été fulgurante. Ils étaient venus de toutes les provinces, de tous les pays, pour travailler. Une communauté bien différente, un tissu multicolore de travailleurs, de travaillants habitués à foncer malgré les nouveaux « autres », ceux d'ailleurs, qui ne cessaient de leur demander de freiner.

Les yeux boursouflés d'angoisse, au volant de son pick-up plus grand que nature, le papa tatoué, aux allures d'adolescent à casquette, a jugé bon de m'interrompre : « mon cellulaire ne fonctionne plus! Ma femme! Mes enfants! Où? » Il a pris mon téléphone, a pu leur parler, il les a retrouvés, ils ont pris la fuite vers la grande ville. Comme beaucoup, ce papa travaillait « dans le pétrole ».

Sauve qui peut. D'abord 1000, puis 4000, 10 000, 60 000 et finalement 80 000 personnes ont fui.

« La bête », comme l'appelait le général de l'armée qui la combattait, poursuivait son chemin doublant, quadruplant, décuplant son ampleur aux 24 heures. Elle progressait dans son élément : la forêt boréale qui naît et se régénère par le feu. Ses combattants tentaient bien de l'assaillir, mais se sont vite repliés. De l'attaque, la stratégie en est devenue une de défense. Défense de l'hôpital, des écoles, des quartiers. Des succès et des échecs. Sauve qui peut.

Ces combattants seraient éventuellement considérés comme des héros. Une population travaillante, dans un domaine où la sécurité est une valeur fondamentale, aura sauvé qui peut : tout le monde. 80 000 personnes. Des dames paniquées, des papas angoissés, des personnes âgées hospitalisées, des enfants, beaucoup d'enfants. Tous.

Laissant la désolation derrière, ils trouveraient la générosité devant. Des petits gestes aux millions de dollars, le soutien viendrait. Mais l'angoisse, chez les petits comme chez les grands, ne se dissiperait pas rapidement. Tant de questions sur un avenir sans réponse. Où vivre en attendant? En attendant combien de temps? Et puis, quoi? Une maison brûlée? Ou un quartier épargné? Ou une maison épargnée au coeur d'un quartier brûlé? Le pire et le meilleur étaient encore à venir.

Quant à moi, j'ai beaucoup écouté et parlé. Les gens qui ne me connaissaient pas se sont confiés, sans inhibition. La communication est ma vie et jamais n'avais-je réalisé aussi clairement sa valeur.

Feu de forêt à Fort McMurray

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