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« Si nous n'avons pas de journalisme fort, tout peut déraper » –  Michel Cormier

À l'ère des fausses nouvelles, le rôle du diffuseur public est plus important que jamais. C'est le message que souhaite lancer le directeur de l'information de Radio-Canada, Michel Cormier, à la veille de son départ à la retraite après une carrière de 33 ans.

Un texte d'Hugo Prévost, d'après une entrevue de Marie-Eve Bédard

On pourrait croire que l'endroit est apaisant. Derrière, des plantes ondulent lentement sous le chaud soleil estival. Plus loin, on aperçoit les tours du Vieux-Port et du centre-ville de Montréal.

L'image évoque, intentionnellement ou non, le calme après le labeur, les accomplissements que l'on peut fièrement montrer. Pourtant, le bruit de la ville rappelle une grande vérité du journalisme : il se passe toujours quelque chose, quelque part.

Cette agitation, Michel Cormier la vit depuis 33 ans. Au fil de ces trois décennies, il occupe de nombreux postes, notamment ceux de correspondant parlementaire à Québec et à Ottawa.

Il se rappelle avoir alors vécu les années de grands chambardements de la politique canadienne. « J'ai vécu le Lac Meech, la création du Bloc [québécois], la démission de Lucien Bouchard, le référendum de 1995... Donc, c'était des années où l'on sentait que le Canada était à la croisée des chemins. C'était des années fébriles, stimulantes », mentionne-t-il.

Après ses années « en politique », Michel Cormier fait le tour du monde : Paris, Moscou, Pékin... le journaliste devient correspondant international et couvre entre autres la guerre en Afghanistan, une expérience qui transforme sa façon de voir le monde.

« J'ai traversé la frontière entre le Tadjikistan et l'Afghanistan deux semaines après les attentats de New York; nous avons vécu dans la maison d'un chef rebelle assassiné, et pour la première fois, j'ai vécu la vie à l'état brut. Nous ne savions pas ce qui allait se passer, c'était un pays en guerre, il fallait trouver des sujets et les incarner à travers des gens qui vivaient cette situation-là », dit-il.

Cette affectation le pousse à chercher une vision plus complète des événements, à combattre le cynisme. « Je pense que [cela a transformé ma façon de travailler], parce que j'y allais avec beaucoup moins d'a priori, je pense que cela m'a aidé à être plus à l'écoute des gens et des situations. »

Période mouvementée

L'arrivée de Michel Cormier à la tête du service de l'information de Radio-Canada, en 2012, s'effectue alors que le gouvernement conservateur de Stephen Harper multiplie les compressions budgétaires, ce qui provoque des mises à pied et une réduction de l'offre radio-canadienne.

Le patron de presse dit toutefois que dès son entrée en poste, il estime essentiel de protéger les budgets de voyage des journalistes à l'étranger afin de leur permettre de rendre compte de l'actualité internationale.

« C'est sûr que l'on plane au-dessus d'une grosse structure, où l'on compte beaucoup de coûts, d'émissions, de services. Je me suis dit qu'il fallait continuer à privilégier le terrain, parce que nous sommes les yeux et les oreilles du public », affirme-t-il.

Parallèlement aux transformations politiques, le journalisme lui-même poursuit sa mutation. Réseaux sociaux, croissance constante de l'attrait de l'Internet et des plateformes mobiles... l'apprentissage a été difficile, convient M. Cormier.

Il a fallu sortir de la « bulle des 140 caractères », explique-t-il. Soit, il faut alimenter les plateformes, mais sa préférence va au reportage de fond, « qui permet de comprendre les enjeux ».

Selon lui, le public tient à une certaine instantanéité de l'information, mais cherche surtout à comprendre « le pourquoi des choses ».

Le réinvestissement fédéral, à la suite de l'élection du gouvernement Trudeau, donne l'occasion à Radio-Canada d'allouer davantage de ressources à ce journalisme de plus longue haleine.

Une ère de défis

« Le grand défi du journalisme est également un défi démocratique », estime Michel Cormier, à la vue de l'espace aujourd'hui occupé par la question des fausses nouvelles ou encore du nationalisme et de l'autoritarisme qui semblent gagner de nombreux pays à l'international.

Dans la foulée, M. Cormier croit qu'il est nécessaire de développer une relation plus solide avec le public desservi par Radio-Canada. D'où, entre autres, la multiplication des séances en direct sur Facebook, où les journalistes répondent aux questions des internautes.

« Si nous n'avons pas de journalisme fort, qui est le chien de garde des institutions publiques, c'est à ce moment-là que tout peut déraper », soutient-il.

Ironiquement, mentionne Michel Cormier, après tant d'années passées à observer les dictatures et les pays autoritaires en se demandant s'ils allaient finir par s'ouvrir à la démocratie, « nous nous demandons maintenant si nos propres démocraties vont basculer vers des modèles qui sont moins libres ».

Michel Cormier se dit fier d'avoir réussi à maintenir la crédibilité de Radio-Canada malgré les compressions ainsi que d'avoir réussi « en grande partie » le virage numérique du diffuseur public.

À l'aube du départ, a-t-il des regrets? Il soupire, éloigne son regard de la journaliste, prend quelques secondes pour réfléchir.

« Je ne sens pas beaucoup de regrets. Je ne suis pas un homme qui regrette grand-chose sur le plan professionnel », finit-il par dire.

« Je ne suis pas dans ce genre d'analyse ou de rétrospective », conclut Michel Cormier.

À défaut de regrets, l'homme compte plusieurs projets et ne se la coulera pas douce sur la plage, malgré la retraite. En plus de poursuivre sa charge de cours en journalisme à l'Université de Montréal, Michel Cormier a notamment dans les cartons des projets de livres et de reportages.

Ce n'est qu'un au revoir, donc.

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