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Standing Rock : quand les pro et les anti-pipelines se côtoient

Les opposants au projet de construction de l'oléoduc Dakota Access continuent d'affluer vers le camp de Standing Rock, qui est occupé depuis plusieurs mois par des manifestants. Mais pour s'y rendre, ils doivent souvent côtoyer des gens pour qui le projet de pipeline est plutôt une bonne nouvelle.

À l’évidence, de nombreux passagers à bord du vol 3665 à destination de Bismarck s’attendent à geler au cours des prochains jours. Avec leurs bottes, parkas, foulards et mitaines, ces hommes et femmes venus d’un peu partout aux États-Unis ne vont pas s’attarder dans la capitale du Dakota du Nord. Leur destination finale, c’est plutôt Standing Rock. Depuis quatre mois, manifestants et forces de l’ordre s’affrontent dans la réserve autochtone des Sioux où le grand chef Sitting Bull a jadis rendu son dernier souffle.

Au coeur du litige, le passage d’un pipeline qui doit relier le Dakota à l’Illinois : le Dakota Access Pipeline (DAPL). Les Sioux de l’endroit prétendent que l’emprise du conduit de transport est située sur leurs terres et passe notamment sur certains de leurs cimetières et lieux sacrés. Ils s’opposent aussi au tracé qui traverse le fleuve Missouri en plaidant qu’une éventuelle fuite compromettrait la qualité de l’eau, dont eux et tous les riverains du coin dépendent.

Les partisans de la construction du pipeline disent que c’est la façon la plus sécuritaire de transporter du pétrole, que les Américains ne peuvent pas encore se passer des énergies fossiles et surtout que les Sioux n’ont aucun droit sur ces terres publiques. Les deux groupes ont des positions irréconciliables et ne s’aiment pas beaucoup. Ce matin, ils doivent cohabiter dans un avion rempli à pleine capacité pendant 90 minutes. Des voisins de siège s’observent et se jugent en silence. La tension est évidente dans certains cas.

Les esprits s’échauffent rapidement

Et de fait, ça décolle bien avant que l’avion ne quitte le tarmac : « Personne ne va me priver de mon essence! Je pilote des voitures de course et j’en ai besoin », lance Kirk Bachmeier. « Ce projet doit aller de l’avant! » Son voisin de siège lui rétorque que les changements climatiques sont réels et qu’il faut arrêter de développer des infrastructures pétrolières. Manque de pot, Kirk ne croit pas que les humains sont responsables des changements climatiques.

Ouvertement créationniste, Kirk Bachmeier dit que Dieu y est sans doute pour quelque chose dans les cycles de réchauffement et de refroidissement de la planète, au grand désespoir de son voisin. Le ton monte. Heureusement, les paysages du Dakota ont des vertus fédératrices et les choses se calment. Les deux hommes termineront le vol en rigolant sur d’autres sujets moins délicats.

De l’autre côté de l’allée, un passager qui arrive de New York s’agite en montrant les photos d’une jeune fille dont le bras a été déchiqueté pendant les manifestations et les affrontements avec les forces de l’ordre. Elle risque d’ailleurs de le perdre. « C’est une grenade lancée par les policiers qui a fait ça! Ça n’a aucun sens! » Tout de suite, quelques hommes répliquent que c’est impossible, car les policiers qui assurent la sécurité n’ont pas ce type d’armes. Selon eux, c’est plutôt une bombe artisanale fabriquée par les manifestants qui serait en cause. Tout le monde s’accuse mutuellement de mentir et de ne pas connaître la vérité. Ici aussi, on est à la limite d’une algarade.

Mark Aman et son beau-fils Anton Helfrich sont assis tout près. Ils étaient au match de football de la NFL jeudi soir et reviennent à Bismarck à bord de ce drôle de vol. Ils assistent à toutes ces scènes sans vraiment y prendre part. Mais ils ont tout de même une opinion sur le sujet. Mark est en faveur du pipeline. Il faut dire que ses deux fils travaillent pour l’industrie pétrolière et ont de très bons revenus. Il dit que les Sioux n’ont pas participé aux audiences environnementales et qu’ils savent bien que ces terres sont publiques. Pour lui, c’est une tentative d’obtenir de l’argent de la compagnie à l’origine du projet (Energy Transfer Partners) qui est en cause.

Anton aussi veut que ce pipeline aille de l’avant. Il possède une compagnie qui fait de l’entretien sur les systèmes d’automatisation des puits et des pompes des huit oléoducs qui sont déjà installés dans la région. C’est une partie importante de ses revenus. Il dit que les déversements catastrophiques évoqués par les contestataires sont très improbables.

Les nouveaux oléoducs sont très modernes et pourvus de capteurs qui déclenchent la fermeture des valves dès qu’il y a une fuite.

Anton Helfrich

Il reconnaît qu’il y a eu des incidents où sa compagnie a d’ailleurs dû intervenir. Il affirme que la plupart du temps, ce ne sont que quelques barils qui se retrouvent dans l’environnement, car le système est très réactif. La pire fuite dont il a été témoin se serait limitée à 70 barils de pétrole.

Fait à noter, Anton est membre de la nation des Mandan-Hidatsa-Harikara, installée à Fort Berthold, à environ 170 kilomètres au nord de Bismarck. Là-bas, l’exploitation pétrolière ne cause aucun problème et a enrichi la communauté. Mais, ce qui lui tient le plus à coeur c’est que le nombre de fardiers affrétés au transport de pétrole a diminué drastiquement sur les routes.

J’ai perdu des membres de ma famille et des amis dans des accidents impliquant des véhicules de transport de pétrole. Les pipelines, c’est bien plus sécuritaire que les camions ou les trains quand on y pense.

Anton Helfrich

Un conflit qui touche tout l’État

Dès l’atterrissage, le sujet s’impose à nouveau. Dans l’aéroport de Bismarck, les activistes en route ou de retour de Standing Rock se croisent, partagent des anecdotes et fraternisent. Paul McCaige vient de passer huit jours au camp et s’apprête à retourner chez lui à la Nouvelle-Orléans. Il a longtemps été guide de montagne en Alaska. Il en connaît un bout sur le camping d’hiver. Pour lui, il ne sera pas facile de déloger ces manifestants qui se décrivent comme des « gardiens de l’eau ».

Ils sont bien organisés. Ils ont des tipis isolés qu’ils chauffent avec du propane. Il y a même des espaces-dortoirs pour ceux qui ne savent pas comment s’y prendre.

Paul McCaige

Il dit que même la cuisine préparée avec les denrées alimentaires recueillies à droite et à gauche est très bonne. Selon lui, ça peut continuer longtemps comme ça.

Enfin, il y a Alex Huber qui entend toutes ces entrevues et qui quitte son poste de travail à l’aéroport pour venir, elle aussi, donner son point de vue.

Elle a hâte que ça finisse. La jeune femme dit qu’il y a quelques semaines, il y avait des manifestations tous les jours à Bismarck. Elle se sentait prise en otage. Elle rappelle que c’est l’État qui paye les frais occasionnés par ces manifestations. La facture s’élèverait d’ailleurs maintenant à environ 17 millions de dollars.

Alex Huber affirme que la grande majorité des gens du coin sont en faveur de cet oléoduc. « Ceux qui viennent faire du grabuge arrivent de l’extérieur et connaissent mal les enjeux », affirme-t-elle.

Des membres de ma famille travaillent moins qu’avant parce qu’on a dû interrompre l’exploitation de certains puits. Il est temps que ça cesse!

Alex Huber

C’est aussi ce que pensent le gouverneur de l’État et le corps des ingénieurs de l’armée américaine qui menacent de démanteler le camp dès lundi prochain. Avec l’hiver rigoureux du Dakota du Nord qui lance ses premiers assauts, la sécurité des manifestants pourrait être compromise. Le mercure devrait descendre à près de -20 degrés Celsius mardi prochain. Des milliers de personnes sont sur place. Il y a effectivement de quoi s’inquiéter.

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