C'est sa voix qui va le trahir. Stéphane Gagné aura beau changer d'identité, de nom, de province, il aura beau subir une chirurgie pour modifier sa physionomie, sa voix sera toujours la même, un peu nasillarde, avec ce petit accent traînant qui la caractérise. Ceux qui la connaissent la reconnaîtront entre toutes.

Je le vois témoigner en cour depuis son arrestation en 1997. D'abord au procès de Maurice Boucher puis dans le mégaprocès des motards en 2002-2003 puis contre Paul Fontaine en 2008. Il n'a pas tant changé sinon qu'il est manifeste qu'il s'entraîne en prison et qu'il avance en âge.

Il parle plus calmement et est moins hyperactif qu'à 30 ans, alors ses inflexions sont moins haut perchées et il contrôle mieux le débit de son discours. Ce qu'il dit est plus posé et manifestement nourri de plusieurs années de thérapie. Il s’est lentement débarrassé de ses tics et de ses manies, mais certainement pas de ses conjugaisons. Il dit toujours : « Ils sontaient. »

D’ailleurs, je fais une petite parenthèse pour raconter combien cette conjugaison toute québécoise avait complètement mystifié une collègue anglophone qui suivait les procédures contre Maurice Boucher en 1998.

Stéphane Gagné était à la barre des témoins et racontait qu’il avait été convoqué dans un restaurant de la chaîne Lafleur de la rue Notre-Dame par des motards. Ça donnait ceci : « J’arrive dans l’parking chez Laf, y sontaient 4 au ras du char. »

Je n’ai pas oublié l’air ahuri de ma collègue de la Gazette qui s’était penchée contre mon oreille pour me demander : « Qu’est-ce qu’il dit? »

À cette époque, Gagné racontait avec beaucoup d’aisance ses faits d’armes et ses crimes aux côtés de ses complices Hells Angels.

Il avait visiblement un certain plaisir à décrire les manigances des motards, les astuces, les sales coups. Et il ne rechignait pas à mettre bien des détails pour amuser l’auditoire et faire rigoler le jury.

Mais cet aspect de sa personnalité narcissique semble s'être atténué après toutes ses années de prison.

Gravir les échelons

Stéphane Gagné n’a jamais brillé auprès de ses camarades de classe, il n’a jamais été un talent naturel à l’école ou un gars doué dans les sports. Sa valorisation est venue lorsqu’il est devenu un petit caïd qui vendait des stupéfiants et récoltait de l’argent. C’est seulement à ce moment-là qu’il a senti qu’on le respectait. Et encore davantage quand il s’est approché des motards et de Maurice Boucher.

Son seul talent était de voler des autos, alors il s’est mis au service des motards pour leur procurer des autos. Et le reste.

Dès lors, il n’a plus eu qu’un objectif : gravir les échelons et faire partie du club des Hells Angels, jusqu’à la tête, soit la section des « Nomads ». Il a bien failli y parvenir.

Stéphane Gagné a été arrêté en 1997. Trois mois après le meurtre du deuxième gardien de prison. Son ascension dans le monde criminel était bien engagée, alors sa chute a été brutale et irréversible.

Mis devant les faits (un complice avait donné suffisamment d’information à la police pour le compromettre), Gagné savait qu’il ne lui restait qu’une option s’il voulait survivre : collaborer avec la police.

Ce n’est pas une illumination soudaine qui l’a amené à collaborer, c’est son instinct de survie. L’espace d’une nuit, tout a basculé.

Il est devenu délateur, même si ce n’était pas naturel. « La première fois que j’ai témoigné, j’avais plus honte d’être délateur que des meurtres », a dit Gagné candidement hier.

Puis il a ajouté qu’au deuxième procès de Maurice Boucher (2002) il a eu du mal à témoigner et à regarder le jury parce qu’il avait honte de lui.

Le chemin vers la prise de conscience est long et sinueux.

Dès son incarcération en 1997, Gagné a été détenu en isolement. Pendant sept ans et quatre mois, il a été détenu 23 heures sur 24, dans une cellule, sans aucun autre espoir que celui de finir de purger sa peine toujours en vie.

Après toutes ses années, il a été transféré dans une aile regroupant d’autres délateurs ou encore des détenus qu’il était impossible de mêler aux autres.

Plus récemment, sa cote de sécurité ayant encore diminué, il a pu être détenu avec la population carcérale normale.

Bien sûr, il est toujours sur ses gardes, mais il a appris à composer avec les risques et il a assuré aux commissaires qu’il était prêt à faire quelques pas à l’extérieur des murs et se soumettre aux protocoles de sécurité.

Après 19 ans en prison, ces sorties sous escorte policière seraient une première étape vers la réinsertion sociale pour celui qui a signé la chute du chef des Hells Angels. Alors que tous les autres membres des Hells condamnés à la suite de la méga-opération Printemps 2001 ont déjà repris leur liberté, sauf Maurice Boucher, Gagné serait l’un des derniers à goûter à la liberté.

Il l’a dit aux commissaires : « Godasse Gagné n’existe plus. Je suis redevenu le gars que mes parents ont élevé. »

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