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Suicides chez les jeunes : Kuujjuaq veut des solutions à long terme

Le suicide est un phénomène malheureusement répandu depuis des décennies dans le Grand Nord du Québec. Même s'ils demandent de l'aide de Québec pour faire face à la crise des derniers mois, les Inuits estiment qu'ils sont les mieux placés pour prendre les bonnes décisions.

Un texte de Francis Labbé

« Kuujjuaq a fait face à une crise majeure. Nos travailleurs en première ligne ont constamment besoin de plus de ressources », affirme Minnie Grey, directrice de la Régie régionale de la santé du Nunavik.

Selon les données de l'Institut de la statistique du Québec, le taux de suicide par habitant, dans le Nunavik, est d'environ 6 à 7 fois celui du Québec. Un taux qui se maintient depuis plus de deux décennies.

Olivia Ikey, 27 ans, a elle-même songé au suicide pendant son adolescence. « Je devais supporter mes professeurs, aller en centre jeunesse. Les jeunes pensent que leurs problèmes sont de la taille d'un volcan. Ce n'est pas le cas. Tout cela finit par passer, mais les jeunes ne s'en rendent pas compte », affirme-t-elle.

Selon elle, la perte d'identité des Inuits explique en partie le phénomène. « Les jeunes sentent qu'ils ne font pas partie de la communauté parce qu'ils ne parlent plus la langue inuite. Ils dérapent. Je crois que les jeunes ont besoin de se sentir fiers d'eux-mêmes. »

Mary Mesher et Eva Lapage sont toutes deux travailleuses de soutien social pour la Régie de la santé du Nunavik. Elles s'occupent notamment des personnes qui ont vécu les pensionnats autochtones. Elles sont d'accord avec Olivia Ikey sur le fond des choses : les Inuits se sont éloignés de leur identité.

« Dans une très courte période de temps, nous avons changé notre culture et l'avons remplacée par une autre culture. On ne peut vivre en même temps dans deux mondes », affirme Eva Lapage, dont le fils a mis fin à ses jours il y a 11 ans. « Les jeunes ne voient pas le but de vivre cette vie, dans laquelle ils se font constamment raconter deux histoires différentes à propos d'eux-mêmes. »

Selon elles, les maux sociaux qui affligent les Inuits remontent aux années 50, avec l'abattage de chiens de traîneaux par les policiers de la GRC et de la Sûreté du Québec.

Entre 1950 et 1970, environ 20 000 chiens de traîneaux ont été abattus. Officiellement, la GRC affirmait que les chiens étaient atteints de diverses maladies et mal nourris. L'effet de cet abattage systématique fut de sédentariser les Inuits dans des communautés, un type de vie qui n'était pas le leur.

« Nous sommes isolés entre nous, nous nous parlons à peine, alors que pendant des centaines d'années, la survie du groupe dépendait de l'entraide et du rôle de chacun. Il faut briser cet isolement et nous retrouver en tant qu'Inuits », affirme Mary Mesher. 

« Auparavant, nous nous entraidions, nous partagions beaucoup. Aujourd'hui, nous avons à travailler, nous n'avons plus autant de temps pour prendre soin les uns des autres. Il faut retrouver ce sens de la communauté » estime Eva Lapage. 

Retour aux sources

Pour le directeur de l'hôpital de Kuujjuaq, George Berthe, la lumière commence à apparaître au bout du tunnel. « De plus en plus de jeunes viennent nous voir pour demander de l'aide. Comme si le tabou de demander de l'aide venait de disparaître. »

La communauté analyse plusieurs propositions qui visent à permettre aux Inuits de renouer avec leur identité. « L'identité familiale est brisée », affirme George Berthe. « Nous devons ramener les familles ensembles. »

« L'une des propositions que nous étudions s'appelle Families On The Land. Ce qui consiste à ramener les familles inuites sur le territoire pour leur permettre à la fois de se rebrancher sur les valeurs traditionnelles et de permettre aux familles de se rapprocher. »

« C'est une démarche très coûteuse par contre. Les équipements pour aller sur le territoire sont dispendieux à acquérir et à utiliser. Tout le monde n'en a pas les moyens et ceux qui ont le plus les moyens n'ont peut-être pas le temps parce qu'ils travaillent. Mais nous devons étudier cette piste qui nous semble prometteuse. »

Des gestes concrets

La Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik a mis sur pied un comité régional sur le suicide. Elle a aussi lancé une page Facebook appelé Reach Out Nunavik, sur laquelle les internautes sont appelés à partager leurs témoignages d'appréciation de la vie.

« Nous avons aussi créé un programme de formation nommé ASSIST, destiné à des individus qui pourront ensuite se montrer à l'écoute des gens à risque et intervenir en premier lieu », explique Minnie Grey, directrice de la Régie.

« Les familles qui ont perdu des proches se soutiennent. Nous sommes un peuple résilient. Nous tentons de mettre en place des mesures qui pourront servir sur l'ensemble du territoire. Nous attendons maintenant de connaître l'aide que Québec pourra nous fournir. » 

Le mot de la fin aux Inuits

Si les Inuits de Kuujjuaq demandent de l'aide pour soutenir notamment les intervenants de première ligne, particulièrement en santé mentale, ils estiment que les solutions doivent aussi venir des Inuits eux-mêmes.

« Nous sommes les spécialistes de notre vie dans le Nunavik, affirme le maire de Kuujjuaq, Tunu Napartuk. Nous devons avoir le dernier mot sur les décisions qui doivent être prises. Nous devons nous sortir de cette crise en tant que communauté. »

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