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Sur la place Tahrir de Bagdad, les Irakiens aussi sont en colère

Hommes, femmes, enfants; ils sont venus de partout pour manifester place Tahrir. Pas celle d'Égypte, plutôt celle de Bagdad, la capitale irakienne. Et leurs slogans ne visent pas le groupe armé État islamique, ils crient leur besoin d'électricité, d'eau et de soins médicaux.

Un texte de Marie-Eve Bédard à Bagdad

Tous en ont ras le bol. Les services de base leur font défaut. À Bagdad, on doit parfois se contenter d'à peine une heure d'électricité par jour. La nourriture pourrit dans les frigos, la chaleur est étouffante.

C'est devenu un rendez-vous hebdomadaire. Le mouvement de contestation prend de l'ampleur et c'est l'ensemble de la classe dirigeante irakienne, retranchée derrière les barricades de la zone verte, qui est la cible de la colère populaire.

« Vous n'êtes bons à rien, vous êtes des voleurs, vous nous maltraitez, scande une vieille femme dans la foule, le regard tourné vers la zone sécurisée où vivent plusieurs des politiciens qu'elle dénonce. Arrêtez de nous voler! Vous n'en avez pas encore assez? »

18 fois le salaire moyen

En Irak, un député au Parlement gagne près de 11 000 $ par mois, alors que le salaire moyen en 2014 était de moins de 600 $, selon le Programme des Nations unies pour le développement. Un écart que la population ne digère pas.

Pour calmer les tensions, le premier ministre, Haider Al-Abadi, a annoncé une série de mesures. Il a limogé des ministres, aboli des postes ministériels et promis de s'attaquer à la corruption endémique. 

Sur l'index mondial de la corruption publié par Transparency International, l'Irak se retrouve au bas de l'échelle, en 170e position sur 175 pays.

M. Abadi a aussi réclamé la formation de commissions pour examiner les conditions de vente et de location de propriétés de l'État et que des biens immobiliers illégalement acquis soient remis à l'État. Des mesures qui pourraient susciter une forte résistance au sein de la classe politique, à laquelle ces méthodes profitent.

Dans une démonstration rare d'unité, le parlement a approuvé le 11 août dernier un plan de réformes qui comprend notamment la baisse radicale du nombre de gardes du corps pour les hauts responsables, dont les frais sont assurés par les deniers publics.

La foule veut plus que des promesses

Dans la foule, Ramzi Ismael, un oncologue canado-irakien, veut lancer un appel à l'aide pour que ces réformes se concrétisent.

Sur les réseaux sociaux, le premier ministre irakien a lui-même lancé un appel public pour demander à un million de citoyens de descendre dans la rue pour lui signifier leur appui et surtout, envoyer un message clair à ceux qui auraient tout intérêt à empêcher les réformes promises.

Bref sursis pour le premier ministre

Le premier ministre bénéficie de l'appui de cette foule qui s'est massée place Tahrir, débordant dans les artères qui y mènent. Mais pour combien de temps?  

Odei Al Shebani est venu de Najaf, à 175 kilomètres au sud de Bagdad, pour participer aux manifestations. Il dit qu'après des années de guerre et de mauvais gouvernements, il est à court de patience. Il donne une semaine au premier ministre.

La menace d'un attentat jamais bien loin

Autant pour protéger la masse d'un éventuel attentat-suicide, encore aujourd'hui un véritable fléau à Bagdad, que pour prévenir les débordements, les forces de l'ordre étaient omniprésentes. 

Les soldats massés le long des rues avoisinant la place Tahrir étaient plutôt occupés à recevoir des roses blanches distribuées par de jolies jeunes filles en ce vendredi. Mais les risques que cette colère du peuple tourne en violence sont grands.

Sajad Jiyad, directeur général du centre d'études Al-Bayan, craint que des groupes politiques ou des milices armées l'instrumentalisent pour anéantir un gouvernement aux prises avec une guerre contre le groupe armé État islamique et une crise économique. Haider Al-Abadi n'a plus le choix : il doit réussir son pari. « A-t-il trop promis? Non. Doit-il faire ce qu'il fait? Oui, et plus encore. Mais est-ce dangereux? Oui. Il se lance en terre inconnue », explique-t-il.

Le grand Ayatollah Al Al-Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite d'Irak, a cautionné les manifestations, donnant du souffle aux efforts de réforme de M. Abadi. 

« Nous sommes forts, nous resterons forts », chantent les manifestants sur la place Tahrir. Et ils espèrent que leur premier ministre le sera lui aussi, pour eux. 

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