Dans la vaste étendue de poussière et de cailloux qui forme la zone militaire d'Abou Ghraïb, on ne voit pas le groupe armé État islamique (EI), mais on le devine. Comme un fantôme, on le sent dans les regards remplis d'appréhension de jeunes soldats et miliciens aux contrôles routiers.

Marie-Eve Bédard

  Un texte de Marie-Ève Bédard

Ces soldats sont l'ultime rempart contre une avancée de l'EI, à l'ouest de Syrte, la capitale autoproclamée du groupe en Libye.

Le territoire est grand et pour l'essentiel désertique. Les soldats de Misrata surveillent la région jusqu'au contrôle routier de Baghla, à environ 35 km au sud-ouest de la région de Syrte.

Au-delà de Baghla se trouve une zone tampon avant d'atteindre les premières positions de l'EI à Syrte. Les soldats de Misrata sont exposés et vulnérables. Les conséquences peuvent être tragiques : mercredi dernier, deux hommes de la brigade 166 du lieutenant Mohammed Al-Bayoudi ont perdu la vie lorsqu'ils ont voulu inspecter un véhicule bourré d'explosifs.

« Quand nos hommes se sont approchés [le conducteur] a accéléré violemment et a fait sauter son véhicule. Deux voitures ont explosé », raconte-t-il, les larmes aux yeux devant le cratère encore béant qui gruge la chaussée là où l'explosion a eu lieu. L'une des victimes était un compagnon de longue date.

Depuis l'attaque meurtrière, le calme est de retour dans le secteur. Mais le calme peut être trompeur, raconte Omar Zouhair, le jeune commandant d'une position d'observation en plein désert.

Ce dernier a quelques hommes sous sa direction. Eux aussi scrutent l'horizon heure après heure, jour après jour. Ils voudraient faire plus, mais ils n'ont pas les moyens de passer à l'offensive.

Pourtant, les quartiers généraux de l'EI sont seulement à une quarantaine de kilomètres de là. « Parfois, ils patrouillent dans le secteur, alors nous nous affrontons. Nous allons vers eux et les combattons s'ils viennent patrouiller », dit-il.

Syrte, ville oubliée 

Depuis la mort de l'ancien dictateur Mouammar Khadafi aux mains de son peuple en 2011, l'est et l'ouest du pays se querellent violemment pour le pouvoir. Sise entre les deux, Syrte, qui recevait du temps de Kadhafi toutes les largesses du régime, est en quelque sorte passée de détestée à oubliée par le reste du pays.

Aucun des gouvernements rivaux de Tobrouk (à l'est) et de Tripoli (à l'ouest) n'a véritablement fait la ville sienne.

Ce vide politique a été comblé par des djihadistes d'Ansar Al-Charia, bien avant que l'EI déclare une nouvelle province en Libye il y a un an et fasse de Syrte sa capitale, raconte un résident de la ville, Haj Mohammed.

Depuis, Ansar Al-Charia, un groupe affilié à Al-Qaïda, s'est scindé. Ceux qui sont restés à Syrte ont fait serment d'allégeance à l'EI et à son dirigeant Abou Bakr Al-Baghdadi.

À quelque 250 km, la ville de Misrata accueille aujourd'hui 3500 familles qui ont fui Syrte. La plupart sont terrorisés à l'idée de raconter ce que la vie est devenue dans leur ville. Ils se sentent abandonnés par leurs propres gouvernements, trop occupés par leurs divisions politiques autant que par les ONG, très peu présentes sur le terrain, que par la communauté internationale, qui hésite à frapper l'EI en Libye.

Mohammed Zoubiek est l'un de ceux qui ont choisi de quitter Syrte pour Misrata. Forcé de faire le voyage entre Syrte et Misrata pour se faire soigner, il n'en pouvait plus des djihadistes.

« Si vous fumez, ils vous pendent, vous battent ou vous fouettent. Tous les commerçants sont forcés de fermer boutique à une heure l'après-midi pour aller à la mosquée, mais eux, l'EI, ils ne prient pas. Ils jugent tout le monde, les vieux comme les jeunes », déplore-t-il.

« On ne peut plus s'asseoir dans un café, les femmes doivent cacher leur visage, même celles qui ont 80 ans », donne-t-il en exemple.

Même son de cloche du côté de Haj Mohammed qui, lui, s'est enrôlé dans une brigade pour affronter l'EI. Il a dû se résigner à partir quand les appels de menaces de mort se sont faits de plus en plus fréquents.

Il a vu beaucoup de ceux qu'il aime mourir aux mains du groupe terroriste. Un ami à lui et son associé, des naturopathes, ont été accusés de sorcellerie. Châtiment : la décapitation.

De l'espoir?

Ce que beaucoup espèrent en Libye et en Occident, c'est que la Libye arrive à mettre fin aux guerres intestines qui déchirent le pays depuis la révolution de 2011 et se concentrer sur la lutte contre l'EI. Il en va de la survie du pays, dit le colonel Ismaïl Choukri, le commandant en chef du renseignement militaire à Misrata.

« Ils ont des camps d'entraînement à Syrte, ils recrutent les jeunes. Ils ont commencé un programme d'enseignement radical dans les mosquées après la prière. Ils ont le soutien financier de réseaux de trafiquants d'humains et de drogue », explique-t-il.

Alors que l'EI subit de plus en plus de pression sur tous ses flancs en Irak et en Libye, il a la mainmise en Libye sur quelque 200 km du littoral de la mer Méditerranée et gruge tranquillement le territoire.

Selon le colonel Choukri, ces avancées étaient à prévoir. C'est en Libye que de hauts gradés du groupe terroriste se réfugient, dit-il.

Une intervention de l'OTAN?

Les capitales occidentales aussi s'inquiètent que l'organisation terroriste rétablisse ses bases sur le littoral d'Afrique du Nord, d'où il serait bien plus facile de frapper l'Europe, juste en face.

À Misrata, on sent l'impatience qui monte à force d'espérer voir l'Occident agir pour les en empêcher. Le lieutenant Mohammed Al-Bayoudi s'explique mal les hésitations de l'OTAN avec qui il a coopéré pour renverser Mouammar Khadafi en 2001.

Or, avant de donner l'ordre de chauffer les moteurs de leurs machines de guerre et d'engager possiblement des troupes au sol, les pays de l'OTAN veulent forcer les Libyens à mettre fin à leurs divisions politiques fratricides et à se ranger derrière un gouvernement d'unité nationale soutenu par les Nations unies.

Depuis la fin de janvier, ce nouveau gouvernement s'est installé à Tripoli. Il est censé devenir l'unique interlocuteur du peuple libyen, le seul gardien des institutions du pays.

Mais les gouvernements rivaux de l'est à Tobrouk, reconnu par la communauté internationale et de l'ouest, islamiste, à Tripoli, refusent encore de le reconnaître.

Plus que l'État islamique, c'est ce qui inquiète le commandant Omar Zouhair.

Autrement, croit-il, le pays fait une marche arrière irréversible, tout droit vers un retour à la tyrannie.

État islamique, le règne de la terreur

Plus d'articles

Commentaires