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« Tomber dans les craques » de l’économie du partage

Ils sont jeunes, diplômés, ont des enfants et gagnent la majeure partie de leurs revenus en travaillant pour des entreprises comme Uber, Airbnb et Foodora. Mais, loin du rêve d'indépendance qu'on leur promettait, ils se retrouvent plutôt dans une situation précaire, selon un sondage.

Un texte de Christian Noël

Revenus insuffisants, absence d’avantages sociaux, horaires imprévisibles et difficiles à obtenir : voilà les principaux défis que rapportent les travailleurs de l’économie du partage dans un sondage effectué dans la grande région de Toronto pour le compte du Centre canadien de politique alternative (CCPA) et publié ce matin.

« Pour eux, c’est difficile de gagner assez d’argent, d’avoir assez de travail, de savoir leur horaire à l'avance », indique David Macdonald, économiste au CCPA. « Si tu es malade, par exemple, si tu perds ton emploi, tu n’as pas accès à l’assurance-emploi ni aux congés de maladie », ajoute-t-il.

« Finalement, les gens travaillent plus et font moins d’argent », renchérit Roxanne Dubois, du syndicat Unifor. « Souvent, les gens sont payés à la pièce, et quand ils additionnent le nombre d’heures qu'ils travaillent, l’argent qu'ils doivent mettre dans leur propre équipement, etc., ça revient souvent à moins que le salaire minimum », déplore-t-elle.

Place à l’amélioration

C’est vrai qu'on peut faire mieux, reconnaît Julia Pak, une femme de 31 ans qui livre à vélo des commandes pour des restaurants de Toronto. « Certaines compagnies paient moins que d’autres, et parfois les distances à parcourir sont trop grandes pour la rémunération », constate-t-elle.

Mais Julia laisse entendre que le sondage du CCPA révèle une image un peu trop glauque de l’industrie. « Il y a moyen de faire un bon salaire dans l’économie du partage. La semaine dernière, j’ai travaillé 29 heures et j’ai fait 580 $, soit environ 20 $ de l’heure », confie-t-elle.

Précarité et dépendance

Contrairement à ce que laisse supposer le message de liberté véhiculé par les entreprises comme Uber et Airbnb, ce mode de vie devient un « véritable travail », selon l'économiste David Macdonald, puisque l’économie du partage représente la majorité du revenu de 60 % des travailleurs sondés.

« C’est inquiétant de penser que l’économie du partage devient la principale source de revenus de certains travailleurs », affirme Margaret Yap, professeure à l’école des affaires Ted Rogers de l’Université Ryerson de Toronto.

À long terme, selon elle, ce ne sont pas des emplois viables. « Si un jeune diplômé se lance dans l’économie du partage et ne fait que ça, il n’aura pas accès à l’assurance-emploi. Quand il sera plus vieux, il n’aura pas de régime de retraite », souligne-t-elle.

« Comment seront-ils capables de développer une carrière, et de subvenir aux besoins de leur famille? », demande-t-elle.

La liberté de choix

Julia Pak affirme qu’elle tire 80 % de ses revenus de son travail de livraison à vélo avec l’application mobile Foodora. Elle doit soumettre un horaire à l’avance. Elle travaille de 25 à 40 heures par semaine, à son gré. « J’adore ce que je fais, je continuerais encore pendant un an ou deux », dit-elle.

Selon elle, la concurrence dans le domaine de la livraison de nourriture à vélo donne le beau jeu aux cyclistes. « On peut choisir la compagnie qui paie le mieux. Par exemple, j’ai laissé tomber Uber Eats parce que je passais trop de temps sur des livraisons qui ne me payaient que 6 $ ou 7 $. Par contre, je n’avais pas besoin de soumettre mes disponibilités à l’avance », explique-t-elle.

Elle admet cependant être un peu nerveuse à vélo dans la circulation à l’heure de pointe à Toronto. « Une portière qui s’ouvre est si vite arrivée! Si je me blesse, dit-elle, je dois cesser de travailler. » Mais elle ajoute que ses assurances compenseraient les heures de travail perdues.

Réglementer

Le sondage révèle que 78 % des répondants souhaitent une meilleure surveillance et réglementation de l’économie du partage. « Parfois, des compagnies changent les tarifs sans préavis, affirme Julia Pak, et les cyclistes n’ont aucun recours. »

« Les compagnies abusent du système actuel, leur marge de profit augmente, et ça sort de la poche du travailleur », dénonce la syndicaliste Roxanne Dubois. « Les travailleurs sont de plus en plus isolés dans des milieux de travail qui sont de plus en plus fragmentés. Alors, il devient très difficile de remettre en question les décisions de l’employeur, parce qu’on ne veut pas risquer de perdre son emploi. »

Même son de cloche de la professeure d’économie Margaret Yap. « Le gouvernement doit se pencher sur la question pour améliorer le modèle d’affaires afin que les compagnies y trouvent leur compte et que les employés soient mieux protégés », plaide-t-elle.

Le gouvernement de l’Ontario vient de terminer une révision en profondeur de ses normes du travail et doit annoncer bientôt quel type de réforme il entend mettre en oeuvre.

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