Retour

TransCanada abandonne le projet d'oléoduc Énergie Est

La pétrolière albertaine TransCanada a annoncé jeudi qu'elle abandonne son controversé projet d'oléoduc Énergie Est, qui mobilise contre lui les environnementalistes, les Autochtones et une partie de la classe politique québécoise depuis de nombreuses années.

« À la suite d'une analyse approfondie des nouvelles exigences, nous informerons l'Office national de l'énergie que nous ne poursuivrons pas les démarches relatives à nos demandes pour les projets Énergie Est et du Réseau principal Est », indique son président et chef de la direction, Russ Girling, dans un communiqué.

« TransCanada avisera également le ministère québécois du Développement durable, de l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques qu'elle retirera le projet Énergie Est du processus d'examen environnemental », ajoute-t-il.

Le porte-parole de TransCanada, Tim Duboyce, a fait savoir que l'entreprise ne fera « aucun autre commentaire » sur le sujet aujourd'hui.

Le projet d'oléoduc Énergie Est avait pour objectif d'acheminer quotidiennement 1,1 million de barils de pétrole des sables bitumineux de l'Alberta jusqu'à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, grâce à un pipeline de 4600 kilomètres.

Cela impliquait la conversion d'une bonne portion d'un pipeline existant, mais aussi la construction d'un nouveau tronçon de centaines de kilomètres, principalement au Québec et au Nouveau-Brunswick.

« Une décision d'affaires », selon le ministre Carr

Le ministre fédéral des Ressources naturelles, Jim Carr, a réagi avec circonspection à la nouvelle. « C'est une décision d'affaires », a-t-il commenté, avant de défendre le processus d'approbation des projets énergétiques actuellement en vigueur.

Il a aussi rappelé que son gouvernement a déjà approuvé deux autres projets de pipeline (les projets TransMoutain de Kinder Morgan et la Ligne 3 d'Enbridge), qui se traduiront par « des investissements de 11,6 milliards de dollars et des milliers d'emplois », et que le projet Keystone, également piloté par TransCanada, pourrait aussi voir bientôt le jour.

« C’est une journée triste pour le Canada », a pour sa part commenté le député conservateur Gérard Deltell. « Le Canada vient de perdre une occasion en or de développer son plein potentiel pétrolier, et aussi d’avoir un projet unificateur. »

Selon lui, l'abandon du projet est la faute du premier ministre Justin Trudeau, qui impose aux compagnies canadiennes des conditions qui ne sont pourtant pas exigées des firmes étrangères.

Il faisait référence à la décision de l'Office national de l'Énergie (ONE) de tenir compte des émissions de gaz à effet de serre (GES) qu'engendrerait le projet de TransCanada non seulement durant la construction et l'exploitation de l'oléoduc, mais aussi pour la production du pétrole appelé à y circuler.

La chef du Bloc québécois, Martine Ouellet, soutient que l'abandon du projet constitue une « grande victoire » pour son parti et tous les mouvements citoyens qui ont mis l'épaule à la roue pour s'y opposer. Elle croit aussi que la décision de l'ONE a joué un rôle-clé dans la décision de la pétrolière.

« Je crois que c’est vraiment la goutte qui a fait déborder le vase pour TransCanada, parce qu’une fois qu’on inclut les gaz à effet de serre dans [son] analyse environnementale, on se rend compte à quel point ce projet-là a des impacts importants », a-t-elle déclaré.

Le chef parlementaire du Nouveau Parti démocratique, Guy Caron, dit avoir constaté qu'il n'y avait pas d'acceptabilité sociale pour ce projet. Il a blâmé la compagnie pour son attitude, en donnant pour exemple sa volonté initiale de construire un port pétrolier à Cacouna, contre l'avis de tous.

« C'est dû à des problèmes qu'ils ont créés eux-mêmes, a-t-il dit. TransCanada n’a pas fait le travail pour s’assurer que le projet serait acceptable pour les communautés touchées. »

« C'était clair qu'il y avait de l'eau dans le gaz », dit Arcand

À l'Assemblée nationale, les ministres de l'Environnement et des Ressources naturelles, David Heurtel et Pierre Arcand, ont refusé de se réjouir de cette décision et ont mis l'accent sur la nécessité de se tourner vers des formes d'énergie renouvelable.

« Je crois que ce projet n’a pas été très bien expliqué aux Québécoises et aux Québécois », a commenté M. Heurtel, après avoir rappelé qu'il a dû s'adresser aux tribunaux pour s'assurer que TransCanada se soumette aux lois environnementales en vigueur au Québec.

Malgré le dépôt, par TransCanada, d'une étude d'impact environnemental, le gouvernement Couillard avait « toujours énormément de questions » face à ce projet, a ajouté M. Heurtel. La compagnie n'avait « pas de réponses très satisfaisantes » quant à son impact économique non plus.

« Ça démontre plusieurs choses. Un, qu’on a beaucoup évolué par rapport au pétrole et surtout que toute la question de la lutte contre les changements climatiques, la nécessité de passer à d’autres types de combustibles, c’est une question qui est plus importante que jamais. Et que ça se fait », a encore dit le ministre.

Le gouvernement Couillard avait exigé que TransCanada remplisse sept conditions pour que son projet soit accepté, ont rappelé les deux ministres.

Le chef péquiste Jean-François Lisée soutient que l'abandon du projet constitue une « très grande victoire » pour son parti et pour tous ceux qui s'y sont opposés, y compris les groupes environnementaux et la Fédération québécoise des municipalités, laquelle avait réitéré son opposition « inconditionnelle » au projet la semaine dernière.

« C’est une victoire du Parti québécois, parce que nous, on s’est opposés depuis le début, très clairement, à ce projet, alors que la CAQ et les libéraux étaient prêts à le laisser passer à certaines conditions », a-t-il fait valoir. « C’est une grande nouvelle, parce que le Québec n’est plus menacé dans son intégrité territoriale, dans ses 860 cours d’eau. »

« Pourquoi l’entreprise a pris cette décision? Je vais être curieux d’entendre [sa] justification », a pour sa part déclaré le député caquiste Éric Caire. La CAQ, a-t-il dit, était prête à appuyer le projet, mais uniquement dans la mesure où l'acceptabilité sociale était au rendez-vous et que le projet engendrait des retombées économiques pour le Québec.

« Nous, on avait deux conditions qui n’étaient pas négociables, et à ce jour, ces deux conditions-là n’étaient pas rencontrées », a-t-il laissé tomber.

« Je suis très heureuse de la fin d'Énergie Est », a commenté sur Twitter la porte-parole de Québec solidaire Manon Massé. « Une manche de gagnée, mais la partie continue! Il faut protéger la Gaspésie du pétrole. »

Les environnementalistes ravis

Les environnementalistes s'opposaient avec force au projet, en raison notamment du risque qu'il représenterait pour l'approvisionnement en eau potable de millions de personnes, puisqu'il traverserait des centaines de cours d'eau, et de la nécessité de lutter contre le réchauffement de la planète.

« On peut juste être satisfait, autant pour la protection de l’eau, pour la lutte contre les changements climatiques, pour l’économie, pour les droits des Autochtones. C’est une excellente nouvelle », a commenté le responsable de la campagne Climat-Énergie et Arctique à Greenpeace Canada.

Selon Patrick Bonin, la mise en œuvre du projet aurait engendré « une augmentation équivalente à l’ajout de 7 millions de véhicules sur les routes en termes d’augmentation de gaz à effet de serre [...], juste pour le pétrole produit en Alberta, pour alimenter le pipeline ».

L'abandon du projet par TransCanada prouve que « la mobilisation citoyenne, ça fonctionne », estime M. Bonin. Selon lui, les citoyens qui se sont battus contre le projet ont compris que l'Accord de Paris sur le climat marque « le début de la fin de l’ère du pétrole » et qu'il est nécessaire de réduire la consommation de pétrole et d'effectuer une transition vers les énergies renouvelables.

Gallant et Notley sont déçus

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Brian Gallant, déplore la décision de la pétrolière. « Comme bien d’autres personnes au Nouveau-Brunswick, nous sommes déçus. Le projet aurait permis de créer des emplois au Nouveau-Brunswick et aurait aidé l’économie canadienne », a-t-il écrit dans un communiqué.

Son homologue albertaine, Rachel Notley, lui a rapidement emboîté le pas. « Nous sommes profondément déçus. Nous comprenons que cela est attribuable à plusieurs facteurs que toute compagnie responsable doit prendre en compte. Néanmoins, il s'agit d'un dénouement malheureux pour les Canadiens », a-t-elle dit dans un communiqué.

Dans un tweet, le maire de Montréal, Denis Coderre, a dit être « très fier » de ce dénouement. « Mes collègues de la Communauté métropolitaine de Montréal ainsi que nos groupes citoyens ont joué un rôle-clé dans ce dossier », a-t-il commenté.

L'abandon du projet suscite aussi de nombreuses réactions dans la région de Québec, où un tronçon aurait traversé le fleuve à la limite de Saint-Augustin-de-Desmaures pour se rendre sur le territoire de Lévis. « C’est une excellente nouvelle », a notamment commenté le maire de Saint-Augustin-de-Desmaures, Sylvain Juneau.

Des territoires amérindiens sur le tracé d'Énergie Est

Les Premières Nations s'étaient aussi opposées au projet Énergie Est qui aurait touché 158 communautés autochtones du pays, dont une vingtaine au Québec.

En septembre 2016, les Premières Nations du Canada et des communautés autochtones des États-Unis avaient signé un traité pour lutter contre l'exploitation et la distribution du pétrole provenant des sables bitumineux de l'Alberta.

Le traité ciblait divers projets d'oléoducs, dont Énergie Est de TransCanada.

« TransCanada n'aura pas la vie facile au cours de la prochaine année », avait alors prédit le grand chef de la communauté de Kanesatake, Serge Simon. Le tracé du pipeline Énergie Est traversait le territoire que revendiquent les Mohawks de Kanesatake, la Seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes.

Plus d'articles

Commentaires