Si votre médecin était salarié d'une compagnie pharmaceutique qui lui demande de vendre des médicaments, lui feriez-vous confiance? C'est exactement la même situation qui se produit avec les pesticides dans les champs du Québec, où pousse ce qui se retrouve dans votre assiette.

Un texte de Thomas Gerbet

Afin de réduire l’utilisation de cinq pesticides qu'il juge à risque pour l’environnement et la santé, le ministère de l'Environnement du Québec souhaite imposer un nouveau règlement qui entrera en vigueur début septembre. Ces pesticides seront interdits d'utilisation, sauf si les agriculteurs obtiennent le feu vert d’un agronome, justifié par écrit.

Mais il y a un problème...

La majorité des agronomes qui conseillent les agriculteurs sont salariés des compagnies qui commercialisent les pesticides.

Nous avons enquêté sur le rôle nébuleux des « vendeurs », comme on les appelle dans le milieu agricole, des agronomes qui écoulent des quantités records de produits chimiques, ces dernières années, au Québec.

« Mon agronome me disait de mettre des pesticides, même quand je n’en avais pas besoin », se désole Alain Dulude, qui cultive choux, concombres, tomates, poivrons et maïs à Saint-Rémi. Depuis qu’il a remplacé son agronome de l'industrie par un indépendant, le jardinier-maraîcher utilise 40 % moins de pesticides pour produire la même quantité de fruits et légumes.

Un autre agriculteur de la Montérégie, qui a requis l’anonymat, raconte économiser 20 000 $ par année, la moitié de son budget en pesticides, depuis qu’il fait affaire avec un agronome indépendant.

« On se fie beaucoup à eux [les agronomes-vendeurs], parce qu’en principe ce sont eux les spécialistes, explique ce producteur de maïs, de soya et de brocolis. Ils nous faisaient mettre des pesticides en prévention [d’une hypothétique infestation]. Mais, aujourd’hui, je me rends compte qu’on n’avait pas besoin d’en mettre tant que ça. »

Cet agriculteur n’a pas voulu dévoiler son nom par crainte de subir les foudres des compagnies de pesticides, avec qui il fait encore affaire, et qui sont très puissantes. « Plus puissant[e]s que le gouvernement du Québec », avait même admis candidement l’ex-ministre de l’Agriculture, Pierre Paradis, en 2015.

Agronomes-vendeurs vs agronomes indépendants

Si les agriculteurs ne font pas tous affaire avec des agronomes indépendants, c’est parce qu’il n’y en a pas assez. Ils sont moins nombreux et moins disponibles que les agronomes-vendeurs.

En Montérégie, il n’est pas rare que plusieurs vendeurs visitent une ferme avant le passage d'un conseiller indépendant en agronomie. Par ailleurs, les indépendants facturent leurs services aux agriculteurs, alors que les vendeurs dispensent leurs conseils gratuitement.

« Dites-vous qu’il n’y a jamais rien de gratuit », rappelle Anne Leblond, qui donne des recommandations sous la supervision d'un agronome aux vergers d’Alain Dulude. La consultante en production maraîchère a travaillé pendant 13 ans pour une compagnie de pesticides avant de devenir indépendante.

Une autre conseillère indépendante en agronomie, Amélie Lepage, se souvient d'avoir travaillé dans une entreprise qui avait un système de commissions et une autre qui permettait des bonus sous forme de voyages, payés par les fabricants de semences.

Des preuves d'utilisation abusive de pesticides sur de très grandes cultures

Parmi les cinq pesticides ciblés par Québec, il y a trois variétés de néonicotinoïdes. Il s'agit d'insecticides qui agissent sur le système nerveux central des insectes et qui sont connus pour leur impact sur les colonies d'abeilles.

Selon les données du ministère de l'Environnement du Québec, on retrouve ces pesticides sur 100 % des cultures traditionnelles de maïs, de canola et sur plus de la moitié des cultures de soya de la province.

Ces pesticides sont souvent appliqués à l'aide de semences enrobées du produit chimique. Des études citées par le ministère démontrent que leur utilisation systématique « n’est généralement pas justifiée ».

Des agriculteurs se disent victimes de « faux choix » avec des agronomes-vendeurs qui affirment que les seules semences disponibles sont celles qui sont enrobées.

Par ailleurs, ces enrobages ne sont pas comptabilisés dans le bilan des ventes de pesticides, établi chaque année par le gouvernement. Les niveaux de vente records enregistrés ces dernières années sont donc encore plus importants.

Agriculteurs mal informés

Selon nos informations, beaucoup de cultivateurs sont encouragés à traiter leur champ de façon préventive. Parfois, on va même jusqu'à leur présenter des risques d'insectes ravageurs qui ne sont même pas encore présents au Canada.

L'Union des producteurs agricoles (UPA) réclame depuis plusieurs années que le gouvernement investisse davantage pour mieux former les agriculteurs afin qu'ils soient capables de bien juger les conseils qu'ils reçoivent. Cette année, Québec a promis un réinvestissement.

Conséquence des compressions budgétaires du gouvernement

L'information indépendante disponible pour les agriculteurs a souffert ces dernières années des coupes budgétaires. Les clubs-conseils qui emploient les agronomes indépendants se plaignent de manquer de financement. Québec a aussi coupé dans la recherche de solutions alternatives plus écologiques.

Quant aux agronomes de la fonction publique provinciale, qui ont un rôle d'information de deuxième ligne, leur nombre a diminué de 30 % en sept ans.

« Les producteurs sont les mieux placés pour savoir quels produits utiliser », croit Pierre Petelle, PDG de Crop Life, le lobby qui regroupe les manufacturiers et les distributeurs de pesticides. Cette association juge inutile la modification réglementaire proposée par Québec et estime qu’elle entraînera des pertes financières pour les agriculteurs.

Crop Life a refusé de commenter les témoignages que nous avons recueillis concernant d’éventuels conflits d’intérêts. Pierre Petelle rappelle que « c'est pour ça qu'il y a un code de déontologie » auquel sont soumis les agronomes.

Le gouvernement du Québec nous renvoie lui aussi aux règles de l'Ordre des agronomes. « Les obligations sont les mêmes pour tous les agronomes », écrit dans un courriel le porte-parole du ministère de l'Environnement, Clément Falardeau. La mission des ordres est d’assurer que leurs membres offrent des services répondant aux normes de qualité et d’intégrité de la profession, afin de garantir la protection du public. »

En entrevue, le président de l'Ordre des agronomes, Michel Duval, ajoute que « les entreprises ont aussi des systèmes d’encadrement à l’interne pour s’assurer que leurs propres employés ne sont pas impliqués dans des systèmes de ristournes. »

Deux inspecteurs pour tout le Québec

« L’encadrement donne d’excellents résultats, affirme le président de l’Ordre des agronomes, Michel Duval. On n’a pas de problème important de poursuite ou de plainte contre les agronomes qui travaillent avec les pesticides. »

L'Ordre ne dispose que de deux inspecteurs pour surveiller le travail de tous les agronomes qui oeuvrent dans les cultures végétales du Québec. Ils sont environ 750, dont 150 travaillent plus précisément sur les pesticides.

L'Ordre est-il pour autant surpris d’entendre parler de pression à la vente et d’agronomes qui poussent à épandre des pesticides quand ce n’est pas utile?

« Ce n’est pas nécessairement une surprise, reconnaît le président Michel Duval. On a beaucoup de commentaires qui nous viennent de travers ou par des tiers, mais on n’a pas eu de plainte reliée à des conflits d’intérêts. »

De son côté, le ministère de l'Environnement assure qu’il fera appel à ses propres inspecteurs pour veiller à l'application du nouveau règlement. L’an dernier, le ministère a réalisé près de 2000 inspections en milieu agricole ou urbain concernant les pesticides.

Pour le moment, l’Ordre des agronomes refuse de séparer les statuts entre ceux qui sont liés à l’industrie des pesticides et les autres. L'Ordre affirme même ne pas savoir combien il y a d'agronomes-vendeurs dans ses rangs.

La nouvelle réglementation déjà critiquée

Plusieurs groupes, dont Équiterre, la Fondation David Suzuki et les Producteurs de grains du Québec, ont déjà exprimé leurs critiques face à la nouvelle réglementation.

Les premiers déplorent des délais importants cumulés par le ministère dans ce dossier, ainsi que le manque de mesures concrètes. L'organisation Équiterre et la Fondation David Suzuki réclament entre autres des incitatifs financiers pour réduire l'usage des pesticides, l'obligation de prioriser des alternatives non toxiques ainsi qu'un registre public des pesticides.

Les Producteurs de grains du Québec jugent pour leur part que les mesures annoncées constituent des « contraintes draconiennes ». Leur président, Christian Overbeek, estime que la nouvelle réglementation fera augmenter les coûts de production des agriculteurs, entraînant « un effet économique négatif dépassant largement les avantages environnementaux espérés ».

Pour entendre entre autres ces commentaires, le ministère de l'Environnement du Québec tiendra des consultations publiques sur le dossier jusqu'au 5 septembre prochain.

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