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Trudeau à l’ONU : le test de la première impression

Les diplomates canadiens ont beau tout faire pour éviter le lien si facile entre ce premier discours de Justin Trudeau devant l'Assemblée générale et la course au Conseil de sécurité, impossible d'y échapper, il ne peut pas rater sa chance de définir devant ses pairs les objectifs et avantages de la candidature canadienne.

Emmanuelle Latraverse

  Un texte d'Emmanuelle Latraverse

G7, G20, conférence de Paris, sommet de l'OTAN et j'en passe. Dix mois après avoir pris le pouvoir, Justin Trudeau est devenu un habitué des grands bals diplomatiques internationaux. Mais c'est vêtu de l'étoffe de nouveau venu qu'il s'apprête à fouler le sol de l'Assemblée générale des Nations unies pour y prononcer son premier discours.

Et cette fois-ci, son charme, son étoffe de champion des politiques progressistes ne suffiront pas. L'enjeu est trop grand : la quête du cercle le plus puissant, un siège au Conseil de sécurité en 2021.

Les diplomates canadiens ont beau tout faire pour éviter le lien si facile entre cette première et la longue campagne électorale vers le Conseil de sécurité, impossible d'y échapper.

Ce discours représente une occasion unique pour définir les objectifs et les avantages de la candidature canadienne. Justin Trudeau ne peut pas rater sa chance de faire une bonne première impression.

Et pour de nombreux dirigeants des 193 pays qui exerceront leur droit de vote en 2020, ces dirigeants qui ne sont pas invités aux autres grands forums mondiaux, ce discours sera leur premier contact avec le premier ministre canadien.

Dans les couloirs de l'ONU, tous le répètent, le pari du Canada est risqué. Une telle campagne en quatre ans et demi, et espérer doubler au fil d'arrivée l'Irlande ou la Norvège, c'est loin d'être fait, surtout dans le monde actuel.

Les réfugiés, symboles du réengagement du Canada

Certes, il serait bien simpliste d'affirmer que le gouvernement Trudeau est mobilisé ici strictement pour se faire élire au Conseil de sécurité.

C'est plutôt l'inverse, cette élection se voudra davantage l'hypothétique couronnement de tous ses efforts pour réengager le Canada au sein des institutions multilatérales internationales, redéfinir donc son influence sur la scène mondiale.

C'est ainsi que, face à une communauté internationale qui a renoncé à s'engager fermement à reloger 10 % des 65 millions de réfugiés et de déplacés dans le monde chaque année, face à une communauté internationale qui peine à aider adéquatement les pays aux premières lignes de la crise à affronter le drame humanitaire, le Canada aura voulu donner l'exemple, son exemple.

Justin Trudeau a bonifié l'aide humanitaire canadienne de 10 % en injectant 64,5 millions de dollars sur trois ans pour financer des programmes d'apprentissage et permettre à des milliers d'enfants réfugiés de renouer avec l'école.

N'empêche, 64,5 millions de dollars de plus avec un manque à gagner qui se compte dans les milliards, 44 000 réfugiés triés sur le volet face à une crise sans précédent, l'effort du Canada demeure relatif.

Il faut croire que pour le gouvernement libéral, c'est aussi une question de ton.

Face à la peur de l'autre, la xénophobie croissante qui empêche bien des pays d'apporter leur contribution, Justin Trudeau a cité la mobilisation de toute la société civile canadienne pour parrainer près de 9000 réfugiés syriens depuis un an. Il faut dire que la tradition est bien établie, elle remonte aux boat people vietnamiens.

Tourner le dos aux réfugiés représente un mauvais calcul, a plaidé le premier ministre.

Le ministre de l'Immigration s'apprête même à confirmer mardi un partenariat avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et la fondation Soros en vue « d'exporter le modèle canadien » de parrainages privés.

Le message du Canada est clair : faire de l'accueil des réfugiés un projet national se veut un outil essentiel pour assurer le succès de l'opération. Le ministre John McCallum ajoute même que ces réfugiés ont plus de chance de s'intégrer, de réussir leur nouvelle vie s'ils sont accompagnés par des familles ou des organismes canadiens.

« La probabilité que vous alliez réussir au Canada est plus élevée si vous avez un groupe qui vous aide que si vous arrivez seuls », conclut John McCallum, admettant du même souffle que l'intégration des réfugiés pris en charge par le gouvernement sera plus longue et bien plus difficile.

Un antidote au repli sur soi

Dans ce monde où la montée de l'intolérance et de la xénophobie inquiète, le repli sur soi gagne du terrain. C'est le prix des mises à pied, des familles abandonnées par la mondialisation, le prix des inégalités.

Ici aussi, Justin Trudeau voudra frapper l'imaginaire de ses pairs, vendre l'espoir de ses voies ensoleillées.

Son message est bien connu : investir massivement pour relancer l'économie, financer un filet social robuste, des programmes de formation pour donner les moyens aux exclus de s'en sortir.

Mais sur la tribune des Nations unies, le premier ministre devra ratisser plus large que cette classe moyenne canadienne qui l'a porté au pouvoir.

Il lui faudra montrer que sa vision d'une « croissance inclusive » peut servir de modèle ailleurs dans le monde, et surtout que le Canada sera un partenaire constructif pour aider ses partenaires à y arriver, que ce soit au chapitre des infrastructures ou des technologies propres dans la lutte contre les changements climatiques.

En cette journée de grande première, Justin Trudeau devra envoyer le signal clair que son Canada est un allié constructif, que son réengagement envers les Nations unies est appuyé par des gestes concrets.

De la même manière qu'on attend toujours les détails et le choix délicat d'une nouvelle mission de paix pour les Casques bleus canadiens, avec les risques que ça comporte, la nouvelle politique de développement international du Canada sera jugée sous l'angle de cette ambition.

De la Chine à l'ONU : un nouveau style de diplomatie

Il n'en est qu'à ses premiers pas, mais on sent déjà naître le style de la diplomatie Trudeau. Tout en douceur, sans confrontation. S'il est trop tôt pour affirmer qu'il s'agit du retour du « soft power », on a déjà compris qu'on est à mille lieues de la vision manichéenne de Stephen Harper.

Le monde de Justin Trudeau n'est ni noir ni blanc. Il évite de trop dénoncer, d'être cinglant. Tout comme il s'est gardé de trop dénoncer les abus des droits de la personne en Chine, il a évité ici aux Nations unies de dénoncer l'inaction et la timidité d'une multitude de pays face à la crise des migrants. Il vante son approche au lieu de critiquer celle des autres.

On est loin de Stephen Harper qui dénonçait ouvertement la Chine et qui sommait les Nations unies de faire le ménage dans sa bureaucratie et de dépoussiérer ses institutions!

La méthode Trudeau a certes gagné la libération la semaine dernière de Kevin Garratt, accusé d'espionnage en Chine. De là à dire qu'elle saura surmonter les écueils et jeux d'influence de l'ONU en vue d'un siège au Conseil de sécurité, c'est une autre affaire. À la susceptibilité et à la puissance de la Chine, l'ONU oppose la complexité des alliances de la géopolitique mondiale.

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