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Trudeau se justifie face aux critiques lors d'une entrevue bilan

Réforme électorale, lutte contre les changements climatiques, légalisation de la marijuana, transferts en santé : un peu plus d'un an après son élection à la tête d'un gouvernement libéral majoritaire, le premier ministre Justin Trudeau a répondu aux questions souvent ardues d'une dizaine de citoyens sur les ondes de Radio-Canada. M. Trudeau a notamment été confronté aux témoignages de deux parents plongés dans la tourmente - une mère de famille gravement malade et privée de revenus et le père d'une fugueuse inquiet de l'exploitation sexuelle des adolescentes.

C'est un premier ministre à la tenue décontractée - sans veston et aux manches roulées jusqu'aux coudes - qui s'est prêté à l'exercice jeudi soir. Mais le ton était loin d'être léger, devant la charge émotive de certaines questions.

Atteinte d'un cancer, Houda El Kherchi a épuisé les 15 semaines de prestations d'assurance emploi auxquelles elle avait droit, une durée bien inférieure à ce qu'offrent des pays comme le Royaume-Uni ou l'Allemagne. Loin d'être une exception, elle fait partie des quelque 350 000 personnes aux prises avec cette réalité.

« Si j'arrive à me réchapper du cancer, je ne vais pas me réchapper des dettes. Monsieur, le premier ministre, quand allez-vous humaniser cette loi? », a lancé la jeune mère de famille monoparentale, qui a de plus vu sa demande d'assistance sociale refusée en raison d'une erreur bureaucratique.

Si le premier ministre a voulu se montrer empathique, qualifiant la situation de la jeune femme d'« extrêmement difficile », il n'a pas pris d'engagement concret, refusant d'offrir un échéancier précis. Réitérant son engagement à réformer l'assurance emploi, une promesse électorale, il a soutenu qu'apporter des changements à un programme prenait « du temps ».

Il a cependant promis de donner suite au projet de loi qui vise à protéger les jeunes filles vulnérables de l'exploitation des proxénètes lors de la prochaine session parlementaire, en y apportant cependant certaines modifications. Le phénomène des jeunes fugueuses avait été largement médiatisé au printemps dernier.

« Qu'est-ce que le gouvernement attend pour faire passer la loi C-452 afin de durcir les lois envers les proxénètes qui abusent de nos enfants et les mettent en danger? », a demandé en direct le père d’une adolescente qui a fugué à plusieurs reprises d'un centre jeunesse de Laval. « Je vous demande en tant que citoyen, en tant que père de famille, d'agir dans ce dossier-là », a-t-il plaidé, rappelant que le projet de loi avait franchi toutes les étapes et ne requérait que la signature du premier ministre.

Une première mouture, soumise par le précédent gouvernement conservateur, proposait de renverser le fardeau de la preuve vers l'exploiteur et de permettre les peines consécutives et, donc, des sanctions potentiellement plus lourdes.

Justin Trudeau a invoqué un « petit élément anticonstitutionnel » de la première mouture du projet pour expliquer les délais, a-t-il soutenu. Le problème a été réglé, et la prochaine version sera à l'épreuve de toute contestation, a-t-il soutenu.

« On s’attend à présenter ce projet de loi d’ici peu lors de la rentrée en février », a-t-il dit, avant de se reprendre en précisant que ce serait « dans les mois après la rentrée ».

La réforme électorale ira de l'avant; la lutte contre les changements climatiques aussi, mais ce sera difficile

Le premier ministre a par ailleurs indiqué qu'il entendait respecter son engagement de mettre en place un nouveau mode de scrutin pour les prochaines élections fédérales, en 2019. « C’est la promesse qu’on a faite et c’est la promesse que je vais tout faire pour tenir », a-t-il affirmé, ajoutant que son gouvernement explorait tous les points de vue, qu'il s'agisse d'ajouter des députés en Chambre ou de donner une présence plus forte aux petits partis au Parlement.

Récemment, Justin Trudeau a pourtant laissé entendre qu'il ne garantissait plus une réforme électorale d'envergure. Il a invité la population à donner son avis sur la question en participant au sondage en ligne lancé par son gouvernement. Le sondage, qui s'est attiré les critiques de l'opposition, fait l'objet d'une enquête du Commissaire à la vie privée.

Critiqué par les partis d'opposition en raison d'activités de financement impliquant trois hommes d’affaires d’origine chinoise qui ont eu accès au premier ministre moyennant 1500 $ chacun, le premier ministre n'a pas échappé aux questions des citoyens sur ce sujet. « On est ouvert et transparent », s'est-il défendu, insistant sur l'existence de règles de financement « extrêmement strictes ». Disant accordant une grande importace à la confiance des Canadiens envers le système politique, il s'est dit ouvert à des changements pour améliorer la démocratie.

Il devra répondre aux questions de la commissaire fédérale aux conflits d'intérêts et à l'éthique sur ce sujet.

Le premier ministre a aussi dû expliquer sa récente décision, très contestée, d'approuver le projet d'expansion de l'oléoduc Trans Mountain de Kinder Morgan, entre l'Alberta et la Colombie-Britannique,et au prolongement de la canalisation 3 d'Enbridge, entre l'Alberta et le Wisconsin. Par leurs questions, plusieurs citoyens ont dénoncé ce qu'ils considèrent un geste contradictoire par rapport à l'Accord de Paris sur les changements climatiques, entré en vigueur le mois dernier, après avoir été adopté l'an dernier.

Les pipelines sont moins chers et moins polluants que le transport ferroviaire du pétrole, a martelé le premier ministre. « Ce qu’il faut faire, c’est de gérer la transition. [...] Ça ne se fera pas du jour au lendemain », a-t-il réitéré, disant refuser d'opposer économie et environnement. Il a par ailleurs mis de l'avant le plan pancanadien de lutte contre les changements climatiques, annoncé la semaine dernière.

« On est à deux ans de prendre une décision », a-t-il ajouté au sujet du projet Énergie Est, qui rencontre une forte opposition au Québec.

Il a par ailleurs répété que les cibles de réduction de 30 % des émissions de GES d'ici 2030 par rapport au niveau de 2005 - des cibles fixées sous Stephen Harper, mais adoptées par son gouvernement, étaient un plancher, mais qu'elles n'en constituaient pas moins un défi.

Ce sont des cibles qui vont être difficiles à atteindre.

Justin Trudeau

Question par la mère d'une adolescente qui a déjà éprouvé des problèmes de toxicomanie, il a défendu son intention de légaliser la marijuana. Il sera plus facile de protéger nos enfants en en réglementant la vente, a-t-il soutenu, déplorant que les jeunes aient trop facilement accès à cette drogue. Il a confirmé que le projet de loi serait déposé au printemps prochain. Cette semaine, un groupe de travail a recommandé que l'âge légal pour en acheter soit 18 ans.

Ce que je veux faire, c’est de contrôler et de réglementer la marijuana pour ce ne soit pas plus facile d’acheter un joint que d’acheter de la bière.

Justin Trudeau

Interrogé sur une éventuelle aide fédérale accordée à Bombardier, en attente d'une réponse depuis un an, M. Trudeau n'a pas fourni d'échéancier. « Ça s’en vient. Ça va venir au bon moment », a-t-il dit, évoquant les « très bonnes conversations » avec la direction et l'importance de préserver des emplois. L'entreprise a réitéré publiquement sa demande mercredi.

Je peux vous dire que nous allons appuyer l’industrie aéronautique au Canada et on comprend à quel point Bombardier est important.

Justin Trudeau

Il a par ailleurs fermé la porte à la réouverture de la Constitution, comme le réclament les autochtones, une demande qui avait été bien accueillie par Québec. « On a un système qui fonctionne très bien. Les gens ne me parlent pas de Constitution », a-t-il fait valoir. Il a cependant soutenu que son gouvernement éliminerait la Loi sur les Indiens, une loi instaurée en 1876 qui permet au gouvernement de régir la majorité des aspects de la vie des Autochtones. Cela « ne se fera pas du jour au lendemain », a-t-il averti.

Trump, le «  faiseur de deals », et la guerre en Syrie, « crise humanitaire énorme »

Justin Trudeau, qui s'entend très bien avec le président Barack Obama, a reconnu que l'élection de Donald Trump ouvrait la porte à des « défis » que n'aurait pas posés l'élection d'Hillary Clinton. Il « représente une inconnue », a-t-il dit, assurant qu'il restait optimiste devant l'arrivée prochaine de ce « faiseur de deals ».

Il s'est défendu d'avoir fait une erreur en se disant d'entrée de jeu prêt à modifier l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) après que l'homme d'affaires eut promis de le renégocier ou même le démanteler. « C'est exactement ce qu'il faut faire », a-t-il affirmé, donnant en exemple le dossier conflictuel du bois d'oeuvre.

Le premier ministre entend insister sur l'intégration des industries automobile, aérospatiale et du secteur manufacturier et plaider que la relation canado-américaine est bénéfique pour les travailleurs et l'économie des deux côtés de la frontière. Il a invité M. Trump à effectuer au Canada son premier voyage officiel à l'étranger.

L'émission s'est ouverte sur la guerre en Syrie et les massacres à Alep : une « crise humanitaire énorme », a reconnu le premier ministre, évoquant les atrocités du groupe armé État islamique mais aussi l'implication de la Russie et de la Turquie. « Il n’y pas de baguette magique où l’ONU va dire: "on arrête toute violence". Il faut passer par la diplomatie » et travailler pour « stabiliser la situation » en Syrie.

On est mal pris dans la communauté internationale pour empêcher cette tragédie.

Justin Trudeau

Le Canada ouvrira ses portes à de nouveaux réfugiés, a-t-il dit. Il a rappelé que le pays en avait accueilli presque 35 000 réfugiés en un an, 10 000 de plus que prévu.

Des milliers de citoyens avaient soumis une question en vue de cette émission, animée par Patrice Roy.

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