On a assez parlé de la lune de miel « politique » entre Donald Trump et Vladimir Poutine, et des amabilités admiratives que les deux hommes ont échangées, par médias interposés, tout au long de la campagne américaine de 2016.

Une analyse de François Brousseau

Quant à l’intervention, la même année, des services secrets russes pour diffuser des « fuites » susceptibles de favoriser l’accession du milliardaire populiste à la Maison-Blanche, elle paraît tellement vraisemblable et probable qu’il s’agit maintenant d’une hypothèse qui assombrit et menace toute la présidence Trump : un président installé grâce à une intervention de Moscou. Quel scandale!

Attaque-surprise

Et quelle surprise, lorsque le même Donald Trump, après avoir vu comme tout le monde les images obscènes de Khan Cheikhoun, localité « gazée » du nord de la Syrie, a décidé de frapper un grand coup contre le « camp russe » : un bombardement de la base militaire syrienne d’où – selon Washington et la plupart des analystes compétents – auraient décollé, le 4 avril au matin, les MIG sous pavillon syrien qui ont déversé sans vergogne la mort chimique sur la petite ville martyre.

Même ponctuel et très localisé, même inspiré par un président impulsif, ce lancement de 59 missiles de croisière contre le régime de Damas, protégé de Moscou, ressemble bien à un virage à 180 degrés de la politique étrangère américaine.

Rappelons-le : une semaine plus tôt, à quelques heures d’intervalle, le porte-parole de la Maison-Blanche, le secrétaire d’État et l’ambassadrice américaine à l’ONU avaient tous trois déclaré, en substance, que le régime Al-Assad ne représentait pas en soi un problème pour Washington, et que la priorité était plus que jamais la lutte contre le terrorisme islamique incarné par Al-Qaïda et surtout par l’État islamique – ennemi commun de Washington, Moscou et Damas.

Ces déclarations ont dû combler d’aise ceux qui, dans les palais et les casernes de Damas, s’accrochent férocement et ont survécu à ces six années d’insurrection. Ils se sont peut-être dit : « Obama n’avait pas bougé en 2013, Trump ne bougera pas davantage en 2017 – surtout que, lui, en plus, il est ami des Russes… » Ils auront voulu tenter le diable en frappant un grand coup contre l’ultime bastion important de la rébellion dans tout l’ouest de la Syrie : Idlib et sa région.

Erreur : cette fois-ci… il y a eu « retour de bâton »!

La grande question du moment

Maintenant, lorsqu’on sait à quelle vitesse Donald Trump peut négocier ses virages, mais aussi faire des allers-retours et oublier ce qu’il avait dit (ou fait) la veille, il est légitime de se demander – c’est même LA grande question du moment – si tout cela est un simple épisode tactique… ou bien un virage majeur, durable, susceptible de changer la donne stratégique autour de ce conflit tragique et interminable.

Dans les heures qui ont suivi cette brève offensive ciblée, on a enregistré une succession de réactions diverses, du suivisme européen à l’indignation victimaire de la Syrie et de la Russie. En passant par quelques opposants syriens voulant tragiquement croire qu’il peut y avoir là un espoir in extremis, alors que cette guerre, pour eux, est déjà perdue aux trois quarts.

Ces réactions – avec par exemple Moscou avertissant que « la relation russo-américaine en sortira gravement endommagée » et suspendant toute coopération aérienne avec Washington dans les zones de l’État islamique (centre, nord-est) où les aviations des deux pays sont actives et peuvent théoriquement se croiser, voire s’entrechoquer – ont été interprétées sur le mode dramatique.

Certains médias en ont rajouté, se demandant même si on ne se dirigeait pas vers une guerre russo-américaine!

Vers une guerre russo-américaine?

Avec un régime syrien capable de cruelles provocations, désireux de poursuivre la reconquête, avec un « parrain » russe exaspéré, craignant l’enlisement, et plus tout à fait au diapason avec son protégé… avec, pour finir, un président américain imprévisible, hors-norme, tenté par les « grands coups », oui, tout est possible.

Une série d’accidents, de dérapages, d’actions inconsidérées pourrait théoriquement amener le pire, à grande échelle. La guerre de 1914-18 n’a-t-elle pas été déclenchée par une succession funeste de dérives et d’improvisations, sur fond d’alliances complexes? Il y a un peu de cela aujourd’hui, dans le Moyen-Orient compliqué et ravagé, avec ses ramifications, ses haines, ses ficelles mondiales.

Mais pour autant, il y aussi des facteurs qui vont dans l’autre sens. Poutine, au contraire de Trump, est un calculateur et un grand tacticien. Cynique, dictatorial… mais intelligent. En plus, il respecte instinctivement l’usage de la force.

Quant à la politique étrangère des États-Unis, malgré l’arrivée déstabilisante de ce personnage à la Maison-Blanche, elle semble de plus en plus (Europe, Canada, et maintenant la Chine) ramenée dans le sillon de la continuité, malgré tout.

Ce qui voudrait dire, si cette hypothèse est juste, qu’entre Washington et Moscou, entre Trump et Poutine, il n’y aura pas l’amour (impossible) que certains voyaient l’an dernier ni une « nouvelle alliance » qui serait dangereuse pour l’Europe. Mais simplement la bonne vieille inimitié, sur fond de méfiance et de contrastes culturels, historiques… sans pour autant aller à l’affrontement ouvert.

Non, la tragédie syrienne – une vraie tragédie pour les Syriens et leurs voisins – n’entraînera pas forcément une guerre mondiale.

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