On compte quelque 103 promesses électorales dans la plateforme libérale. Il y en a une à la page 38 qui est passée totalement inaperçue il y a un an, et pourtant elle est au cœur de la façon de gérer de ce gouvernement.

Emmanuelle Latraverse

  Une analyse d'Emmanuelle Latraverse

 

Soixante-dix-huit jours de campagne électorale. Cinq débats des chefs. Des dizaines de discours, de points de presse. Des centaines de questions, de déclarations passées au peigne fin.

Un an après l'improbable majorité libérale, force est de constater qu'une promesse électorale des plus anodines à première vue en est venue à définir la façon de gouverner de Justin Trudeau et des libéraux.

À peine six lignes au haut de la page 38 de la plateforme. « Nous ferons participer les Canadiennes et les Canadiens à l'élaboration des politiques », peut-on lire. Bienvenue à l'ère de la consultation!

Les libéraux n'ont pas entièrement réinventé la roue.

En effet, il n'est pas nouveau d'entendre qu'un gouvernement consulte la population. Depuis des lustres, les ministres des Finances se prêtent à l'exercice des « consultations prébudgétaires » lancées en grande pompe chaque année. D'un océan à l'autre, des tables rondes sont organisées, les maires, les économistes du secteur privé, les groupes de lobby, certains groupes communautaires sont conviés à cette grande messe politique.

Mais il ne faut pas être naïf. Quel ministre des Finances a fondamentalement réécrit son budget à la lumière de ces consultations?

L'exercice n'est pas inutile pour autant. Quand un ministre constate que certains enjeux sont soulevés d'un océan à l'autre, ou dans toutes les régions rurales, ou auprès de toutes les PME, le signal est clair.

Les consultations servent, oui, à cerner un problème, à valider des hypothèses, à garder le pouls de la population.

Mais si les libéraux ont porté l'exercice à un niveau sans précédent, c'est aussi pour mobiliser, rapprocher les citoyens des élus qui les gouvernent.

Sortir de la bulle d'Ottawa

Mardi après-midi dans un centre communautaire de Québec, 58 personnes sont venues se faire entendre pour parler logement. Le lendemain, au sud de Montréal, ils étaient une cinquantaine à avoir répondu à l'invitation du député Michel Picard.

Pendant le Festival western de Saint-Tite, ils étaient peut-être une quarantaine à avoir troqué les bottes de cowboy pour parler réforme électorale. La scène était la même à Aylmer quelques semaines plus tard, puis de l'autre côté de la rivière à Ottawa.

« C'est capital, parce que c'est ça la démocratie, c'est vraiment rafraîchissant après les quelque neuf années du Parti conservateur », affirme Michael Thomas, participant à la consultation publique sur la réforme électorale à Ottawa.

Dans cette ère de cynisme politique, dans tous les cas, la scène a de quoi surprendre. Ces citoyens sont tout sourire. Ils sont engagés, ravis d'avoir une chance de participer, d'espérer influencer les décideurs qui les gouvernent.

« Je sens qu'il y a plus de volonté de satisfaire les besoins du public, alors je me sens plus engagée », explique Gail Bouchette, une autre citoyenne d'Ottawa.

Les consultations populaires, le député libéral de Hull-Aylmer a de quoi y croire. Il en est à sa sixième en un an! Environnement, immigration, transport en commun, réforme électorale, Partenariat transpacifique... Pour Greg Fergus, la consultation est plus qu'un exercice de relations publiques, c'est une façon de faire la politique.

L'ancien directeur du PLC est convaincu que les libéraux peuvent attribuer une bonne partie de leur victoire à tout le travail de terrain qu'ils ont accompli dans les années précédant l'élection. Maintenant au pouvoir, il ne faut surtout pas perdre l'habitude, dit-il. « C'est important de consulter au lieu de juste arriver à une décision déjà tout cuit », plaide-t-il, car c'est de là que naîtront les compromis qui risquent de faire consensus.

D'ailleurs, son collègue le ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social va encore plus loin. Selon Jean-Yves Duclos, il en va de la responsabilité des citoyens de participer.

L'espoir, bien sûr, c'est de développer des politiques publiques qui répondent vraiment aux besoins des familles et des acteurs sur le terrain, plutôt que des solutions établies dans la tour d'ivoire de la bureaucratie fédérale.

« C'est difficile que 100 % des gens soient 100 % d'accord avec toutes les politiques, mais c'est toujours plus facile d'accepter des politiques qui nous plaisent à moins de 100 % quand on a eu l'occasion de partager son point de vue », estime le ministre Jean-Yves Duclos.

Le prix des consultations

Engager l'électorat, le mobiliser, avoir l'occasion d'expliquer clairement les défis auxquels le gouvernement est confronté, c'est là toute la promesse de ces consultations publiques. Mais elles comportent également un risque politique. Celui de décevoir les citoyens.

Par exemple, en lançant des consultations publiques sur les modifications à apporter à l'assurance-emploi pour les congés de maternité, les congés parentaux et les congés de compassion, le ministre Duclos a inévitablement lancé le signal que le gouvernement compte remplir cette promesse dans un avenir prochain.

Mais dans le contexte budgétaire actuel, est-ce que le fédéral a les moyens de bonifier le système? Pas nécessairement.

En lançant des consultations sur les processus d'évaluation des grands projets énergétiques comme les pipelines, Ottawa espère rebâtir le lien de confiance entre la population et l'organe qui décidera de l'avenir de ces projets. Mais en cette ère du grand virage vert, est-ce possible de réconcilier une importante partie de l'électorat avec l'industrie pétrolière?

Il est là le risque politique, consulter risque de gonfler davantage les attentes déjà énormes de l'électorat à l'égard du gouvernement libéral de Justin Trudeau.

Consulter et écouter, c'est aussi prendre le risque de reconnaître qu'une promesse électorale populaire était irréaliste ou trop coûteuse.

Est-ce que les libéraux oseront assumer ce prix politique? Assumer le prix de dévier de leurs promesses électorales, de faire des mécontents?

Bien des citoyens consultés demeurent sceptiques, se demandent s'il ne s'agit pas d'un exercice de relations publiques, d'un moyen d'acheter du temps.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ils réservent leur jugement. Aujourd'hui si heureux d'avoir participé, ils attendent de voir s'ils auront été entendus.

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