Retour

Un an plus tard, Charlie Hebdo toujours aussi cinglant

Un an après l'attentat qui a décimé sa rédaction, où en est Charlie Hebdo? L'hebdomadaire satirique, reconnu pour son humour anticlérical et subversif fait toujours parler de lui avec des caricatures qui dérangent.

Un texte de Ximena Sampson

La vague de sympathie soulevée par les meurtres et par l'attaque à la liberté d'expression qu'ils représentaient a permis au petit journal satirique de survivre financièrement.

Sa situation économique a changé considérablement depuis l'attentat. Charlie Hebdo, qui tirait le diable par la queue, avec des pertes de 100 000 euros (154 000 $CA) en 2014, dispose maintenant d'un fonds de 20 millions d'euros (31 millions $CA), grâce à divers dons et à la vente de 7,5 millions d'exemplaires du numéro spécial post-attentats, traduit en 16 langues.

Le nombre d'exemplaires vendus en kiosque chaque semaine a été multiplié par cinq et atteint maintenant les 100 000. De même, 180 000 personnes y sont maintenant abonnées, contre 10 000 à la fin 2014.

Pour autant, son avenir n'est pas assuré.

La rédaction a été déchirée par des tensions internes, certains réclamant des changements majeurs au mode de fonctionnement.

Le dessinateur Luz a notamment quitté Charlie Hebdo cet automne, se disant hanté par le souvenir de ses collègues assassinés et peu inspiré par l'actualité. Le chroniqueur vedette Patrick Pelloux est parti lui aussi.

« S'il a pu y avoir, dans les mois qui viennent de s'écouler, un certain nombre de départs et de coups de gueule, il faut bien voir par quoi l'équipe est passée », souligne Jean-Yves Camus, politologue et collaborateur à Charlie Hebdo.

Plus de la moitié de la rédaction a été massacrée, notamment des piliers du journal, comme Cabu, Wolinski ou Charb, explique Patrick Eveno, professeur à la Sorbonne et spécialiste des médias. « Il y a véritablement un problème rédactionnel éditorial très important », ajoute-t-il.

Le journal, qui fait encore l'objet de menaces, peine à recruter des dessinateurs pour remplacer les disparus.

« Il y a des gens qui voudraient collaborer, mais en étant anonymes ou sous pseudonyme, et, c'est tout à leur honneur, [mais la direction du journal] ne veut pas ça », précise M. Eveno.

En outre, il est difficile d'intégrer de nouveaux venus dans une équipe qui a vécu des événements aussi traumatiques. « Le problème, c'est d'amalgamer de nouvelles personnes qui arriveraient sans avoir vécu ce qu'ont vécu ceux qui restent », croit-il.

En plus du deuil, les responsables du journal ont dû gérer son succès subit, alors qu'il est devenu en quelque sorte un symbole de la liberté d'expression. Cela lui a valu, à l'occasion, des critiques acerbes venues de partout sur la planète. Sa plus récente couverture, qui représente un Dieu assassin, a notamment été jugée déplacée autant par des représentants du culte musulman que par des catholiques.

La forme d'humour pratiquée par Charlie Hebdo est-elle encore d'actualité?

« Ils sont allés là où pratiquement personne n'osait aller », affirme Jean-Dominic Leduc, chroniqueur et spécialiste de la BD québécois.

Ces voix discordantes se font de plus en plus rares, reconnaît M. Leduc. Presque personne n'ose déroger au consensus établi, que ce soit par crainte de poursuites ou de vindicte populaire. « On vit à l'époque du politiquement correct », déplore-t-il.

Pour ce qui est de l'avenir de la publication, il est plutôt incertain, croit le spécialiste des médias Patrick Eveno, à moins que la direction ne réussisse à trouver un projet éditorial différent.

Le chroniqueur BD Jean-Dominic Leduc renchérit. « Quand on peut se connecter à un compte Twitter, aller sur les médias sociaux ou sur des blogues pour chercher ce qu'on veut, le fait de se déplacer, d'aller chercher un imprimé... Malheureusement, ce sont des habitudes qui ne se renouvellent pas chez les jeunes générations. »

Même un changement de support et un virage numérique ne seraient pas suffisants pour faire vivre cette sorte de publication, pense-t-il. « Je ne crois pas que Charlie Hebdo s'adresse aux 18-35 ans. Les gens qui consomment cet imprimé-là, ce sont des gens qui le lisent et le suivent depuis très longtemps. »

De plus, l'hebdomadaire n'est pas accessible à tous, croit M. Leduc. « Pour lire Charlie Hebdo, ça prend une culture politique internationale. C'est un standard assez élevé au niveau intellectuel. »

Charlie Hebdo a encore sa raison d'être, croit pour sa part Jean-Yves Camus, surtout dans un monde où la concentration des médias est de mise. « C'est un journal indépendant qui n'est pas la propriété d'un groupe financier ou d'un empire médiatique quelconque », affirme M. Camus, qui collabore à Charlie Hebdo. « Il est nécessairement plus fragile, mais je crois qu'il a un lectorat. »

Plus d'articles

Commentaires

Vidéo du jour


Un avion s'écrase dans un arbre





Rabais de la semaine