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Un chef de cartel mexicain à Montréal à l’aide d’un passeport canadien obtenu frauduleusement

EXCLUSIF - La présence en 2014 à Montréal du dirigeant d'un cartel mexicain, le plus riche du monde, Los Cuinis, soulève d'importantes questions quant à la sécurité entourant le système de délivrance des passeports et de vérification de la citoyenneté canadienne, selon une analyse de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Une enquête de Guillaume Dumont

Abigael Gonzalez Valencia, surnommé El Cuini, a réussi à entrer au pays grâce à un passeport canadien obtenu sous une fausse identité, mais avec sa vraie photographie, selon des informations d’analystes de la GRC que Radio-Canada a obtenues à l’aide d’une demande d’accès à l’information transmise en 2014 et qui a donné des résultats en 2017.

Le dirigeant du cartel utilisait le nom de Paul Jonathan Tak Toledo et voyageait à l’international à l’aide de cette identité canadienne obtenue frauduleusement.

Cette obtention d’un passeport canadien « souligne une faille importante du système de passeport et de citoyenneté du Canada », selon un rapport interne de la GRC rédigé en 2015.

Le professeur Edgardo Buscaglia, un expert dans la lutte contre les cartels mexicains, estime que le gouvernement canadien doit faire la lumière sur l’obtention illégale de ce passeport, parce qu’il pourrait s’agir d’un cas de corruption, selon lui.

« Le Canada doit octroyer plus de ressources pour lutter contre les cartels mexicains, sinon, il va se retrouver avec un problème majeur de corruption », avance-t-il.

Selon lui, les cartels mexicains corrompent fréquemment des représentants gouvernementaux pour parvenir à leurs fins, pas seulement au Mexique, mais aussi aux États-Unis et en Europe.

De Puerto Vallarta à Montréal

Selon le rapport interne de la GRC de 2015, El Cuini aurait été aperçu à de nombreuses reprises dans un appartement de Montréal en 2014 par des employés de l’immeuble.

On ignore cependant la nature de ses activités à Montréal. Le rapport de la GRC souligne qu’il « voyageait et/ou opérait » [travelling and/or operate, NDLR] à Montréal.

Le spécialiste du crime organisé André Cédilot souligne toutefois qu’il y a peu de chances que le leader du cartel soit venu faire du tourisme dans la métropole québécoise.

« Ça peut être un représentant qui est venu à Montréal passer des messages », avance-t-il. « Il est peut-être venu collecter de l’argent; il est peut-être venu prendre une commande pour le cartel. »

En plus de diriger le cartel Los Cuinis, Abigael Gonzalez Valencia serait aussi le grand argentier d’un cartel associé, le Cartel Jalisco Nueva Generacion (CJNG), selon le rapport de la GRC.

Ce cartel particulièrement violent serait lié à de nombreux meurtres de policiers mexicains et de criminels rivaux.

Selon le professeur Edgardo Buscaglia, le cartel Los Cuinis est impliqué dans 23 types d’activités criminelles différentes - comme le trafic humain et l’extorsion - en plus d’être spécialisé dans le blanchiment d’argent.

« Ils ont des investissements dans de nombreux pays à travers le monde, principalement dans les secteurs de la construction, le secteur agricole et celui des importations et exportations. Ils blanchissent de l'argent dans des activités légales au Canada, en Espagne, en Belgique et en Italie », affirme le professeur Buscaglia.

El Cuini, arrêté il y deux ans à Puerto Vallarta, est emprisonné à Mexico en attendant d’être extradé vers les États-Unis. Il est, entre autres, accusé de trafic de drogues et de blanchiment d’argent, en plus d’avoir des antécédents de trafic de drogue.

C’est son arrestation, en 2015, qui a permis aux policiers de constater qu’Abigael Gonzalez Valencia possédait un passeport canadien.

Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a refusé de nous accorder une entrevue au sujet des passeports falsifiés utilisés par des criminels.

Par courriel, une porte-parole du ministère explique cependant que « IRCC a mis en place plusieurs mesures d’atténuation des risques », comme l’exigence de fournir des documents originaux pour prouver sa citoyenneté ou « la validation électronique des documents sources » pour lutter contre le risque de fraude.

Quand la violence des cartels mexicains s’invite au Canada

La volonté de certains cartels mexicains de pratiquer le trafic de drogue au Canada préoccupe depuis plusieurs années les forces policières au pays.

« Les grandes organisations criminelles à Montréal sont branchées directement sur des représentants des grands cartels ou sur les dirigeants des cartels. Il y a des enquêtes qui l’ont démontré », explique André Cédilot.

Par exemple, des policiers d’Edmonton ont arrêté en 2014 quatre membres de La Familia, un gang affilié à plusieurs cartels mexicains. Ils font face à des accusations de trafic de drogue et de possession illégale d’armes. Selon la police, La Familia tentait de contrôler une partie du trafic de drogue en Alberta.

Par ailleurs, au moins neuf Canadiens ayant des liens étroits avec des organisations criminelles ont été tués ou blessés par balles au Mexique depuis 2008, selon un rapport interne de la GRC que nous avons obtenu.

Les cartels mexicains posent-ils un risque réel au Canada?

Des analystes en renseignements de la GRC avancent quatre scénarios à propos des liens entre les activités criminelles au Canada et au Mexique.

Des liens étroits avec les Hells Angels au Canada, estime la GRC

Les liens entre les Hells Angels et certains membres des cartels mexicains se précisent de plus en plus, selon les documents que Radio-Canada a obtenus.

Une alliance existerait ainsi entre le groupe de motards criminel et les cartels de Sinaloa et de Tijuana quant au trafic de cocaïne, de marijuana et de MDMA (ecstasy), d’après un rapport du National Drug Intelligence Center, basé aux États-Unis.

« Ce sont des relations d’affaires », analyse André Cédilot. « Les dirigeants des cartels mexicains n’ont aucun mot à dire sur ce qui se passe à Montréal, sauf quand il y a des transactions. C’est sûr que [...] si la transaction échoue, il y a des négociations pour essayer de régler le problème. »

« Le Canada doit intensifier sa lutte contre les cartels mexicains. »

Le ministère de la Sécurité publique, la GRC et l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) répondent, par courriel, que « le gouvernement du Canada est résolu à protéger l’intégrité de notre frontière et à travailler avec nos partenaires à l’étranger pour lutter contre la criminalité ».

Aussi, « l’Agence des services frontaliers du Canada effectue des contrôles sur les personnes à plusieurs endroits tout au long de l’itinéraire de voyage », la GRC travaille de près avec ses partenaires internationaux et veille à ce que le Canada réponde aux menaces criminelles à l’échelle mondiale.

Selon le professeur Edgardo Buscaglia, le gouvernement canadien doit faire de la lutte contre les cartels mexicains au Canada l’une de ses priorités, au même titre que la lutte contre le terrorisme.

Le spécialiste de la lutte contre le crime organisé estime que la seule façon efficace de lutter contre ces groupes est de s’attaquer à leurs entreprises légales et au blanchiment d’argent.

« Vous devez commencer à effectuer des vérifications fiscales, avec la division criminelle des agences fiscales du Canada, dans les secteurs où les cartels opèrent », soutient-il. « Il faut mener des opérations avec des agents infiltrés dans les secteurs immobiliers, les banques et les cabinets d'avocats utilisés par les cartels. »

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