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« Un film d’horreur » : la vidéo d'une violente attaque dans un foyer

Une enquête d'un an menée par l'émission Marketplace de CBC révèle une hausse dramatique des cas de mauvais traitements et de négligence rapportés dans les centres de soins de longue durée de l'Ontario.

Une enquête de Valérie Ouellet, Melissa Mancini et Katie Pedersen de CBC

Meyer Sadoway est mort à l’hôpital le 20 janvier 2013, quatre jours après s’être brisé une hanche dans le centre de soins de longue durée de Toronto où il vivait.

Le personnel du centre de soins de longue durée Baycrest a dit à ses proches qu’il était tombé deux fois. Pendant six mois, la famille de l’homme de 84 ans est restée dans l’ignorance de ce qui s’était réellement passé.

Jusqu’à ce que ses soeurs, Diane et Frances, mettent la main sur les images captées par les caméras de surveillance du couloir cette nuit-là.

« C’est un film d’horreur », explique Diane Miles, la plus jeune soeur de Meyer Sadoway.

La vidéo de moins de deux minutes montre l’homme de 84 ans debout devant la porte de sa chambre en pleine nuit. Lentement, un autre résident beaucoup plus grand s’approche de lui. Il ne porte qu’un soulier et semble confus.

Après une courte altercation, Meyer Sadoway est poussé par son agresseur. Alors qu’il se débat au sol, l’autre homme lance une chaise dans sa direction et frappe son déambulateur.

« Je pensais exploser de colère quand j’ai vu ça, dit Diane Miles. Je me suis demandé : “Comment est-ce possible?” »

Une enquête de Marketplace révèle que ce n’est qu’un cas parmi des centaines d’autres de violence physique, sexuelle ou verbale entre les résidents de centres de soins de longue durée en Ontario.

Depuis 2006, le nombre de cas rapportés de violence entre résidents est passé de quatre à près de neuf par jour. C’est une hausse considérable et pourtant le nombre de lits disponibles dans les quelque 600 centres de la province a peu augmenté, passant de 75 128 en 2006 à 78 000 in 2016.

Selon des données provinciales obtenues par Marketplace, les cas rapportés de violence entre les résidents ont plus que doublé en six ans.

Des résidents « plus vieux et plus malades »

Selon plusieurs experts, deux raisons expliquent la hausse : de plus en plus de résidents souffrent de démence et les établissements n’ont pas assez de personnel pour gérer leurs comportements agressifs.

« Nous avons une population beaucoup plus vieille et plus malade qu’auparavant et aussi plus d’aînés qui ont des comportements agressifs. Donc ceux qui sont agressifs peuvent s’attaquer aux plus fragiles, qui sont plus susceptibles d’en souffrir les conséquences », explique Jane Meadus, avocate au Centre pour les aînés de Toronto.

L’Association des centres de soins de longue durée de l’Ontario — qui représente près des trois quarts des établissements de la province — estime que plus de 60 % des résidents des centres souffrent de démence.

C’est en partie ce qui est arrivé dans le cas de Meyer Sadoway. En 2012, il a été transféré dans une unité spéciale du Centre Baycrest, réservée à ceux qui souffrent de pertes de mémoire et de problèmes de comportements.

Sa chambre était près de la sortie, ce qui fait que des résidents confus erraient régulièrement dans sa chambre. Ses soeurs croient que dans les minutes précédant l’attaque, Sadoway montait justement la garde devant sa chambre. Ses proches ont également appris que son agresseur avait fait preuve de comportements violents à l’endroit d’autres résidents dans les jours précédant l’attaque.

Pénurie de personnel

Plusieurs militants du milieu de la santé croient que la vidéo révèle également un autre problème : le manque criant de personnel particulièrement lors des quarts de travail de nuit.

Après environ dix secondes d’altercation, un employé tente de s’interposer entre les deux hommes. Meyer Sadoway est déjà au sol et l’employé n’arrive pas à empêcher l’autre patient de lui lancer une chaise. Finalement, l’employé parvient à guider le deuxième homme plus loin.

La présidente de l’Association des préposés aux soins, Miranda Ferrier, dit qu’il peut être très difficile pour les employés de prévenir ce type de violence, surtout s’ils sont presque seuls à travailler.

« Avoir plus de personnel, je crois vraiment que c’est la solution à plusieurs de nos problèmes. »

Présentement, la seule exigence provinciale est qu’une infirmière autorisée soit sur place 24 heures sur 24.

Dans un courriel, le centre de soins de longue durée Baycrest n’a pas voulu commenter sur le cas de Meyer Sadoway, mais a précisé que bien que certains croient que plus de personnel pourrait éliminer les comportements agressifs, « rien ne peut complètement prévenir toute altercation du genre, à moins de restreindre la liberté et les droits fondamentaux des résidents souffrant de démence, soit par des moyens de contention physiques ou par l’administration de médicaments. »

De moins en moins d’antipsychotiques

L’enquête de Marketplace révèle qu’un autre facteur pourrait également être relié à la hausse des cas rapportés de violence : l’usage d’antipsychotiques pour calmer les résidents souffrant de démence.

En 2012-2013, plus du tiers des aînés des centres de soins de longue durée prenaient des antipsychotiques sans un diagnostic de psychose. Une pratique depuis dénoncée par des familles et des militants pour les droits des aînés, parce qu’elle pouvait entraîner des chutes et de graves problèmes de santé.

Deux statisticiens embauchés par Marketplace pour analyser cinq ans de données fournies par plus de 600 centres de soins de longue durée ont découvert qu’à mesure que l’usage de ces antipsychotiques baisse, les cas de violence entre résidents augmentent.

Julia Kirkham, médecin et chercheuse à l’Université Queen’s, dit qu’il est essentiel qu’on fasse plus de recherche sur les conséquences à long terme de la diminution des antipsychotiques.

Elle collabore avec 10 centres de soins de longue durée en Ontario et en Saskatchewan qui tentent de réduire leur usage d’antipsychotiques.

« Ces centres sont surveillés très étroitement. Il y a tellement de pression pour réduire l’utilisation des médicaments et pas nécessairement plus de ressources. Il faut leur donner une chance. »

Bon nombre d’administrateurs de centres de soins de longue durée qui ont parlé à Marketplace disent que la hausse s’explique plutôt par de meilleures pratiques et une prise de conscience des infirmières et du personnel médical, plus à l’affût de potentiels cas de violence.

De son côté, le ministre de la Santé et des Soins de longue durée, Eric Hoskins, affirme que le gouvernement a mis en place plusieurs stratégies pour réduire la violence, y compris un plan afin de fournir quatre heures de soins personnels par jour à chaque résident des centres de soins de longue durée. Il ajoute que son gouvernement ne sera pas satisfait tant qu’il n’y aura plus du tout de cas rapportés de violence entre résidents.

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