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Un siècle de fermières, les gardiennes du patrimoine artisanal et culinaire

Les cercles de fermières soufflent leurs 100 bougies. Et si le nombre de membres n'a cessé de chuter depuis l'apogée du mouvement vers les années 80 avec 78 000 membres, désormais il se stabilise autour de 34 000.

Un texte de Marie-Laure Josselin

Il y aurait même un léger regain d'intérêt grâce aux vedettes d'Hollywood qui se sont mises à tricoter et à manger des plats maison. Lieu de socialisation, de rencontres, les cercles sont encore vivants. 

Saint-Norbert, près de Berthierville. Dans la salle polyvalente, des éclats de rire se font entendre. Une vingtaine de femmes sont réunies.

Parmi elles, Jeanine Ferland, 78 ans. De ses doigts agiles, elle tricote un petit bonnet bleu, un don pour les nouveau-nés de l'hôpital du coin. Jeanine comptabilise 63 ans de cercle de fermières. Elle y est entrée à 15 ans, « parce que j'avais de l'intérêt, j'ai toujours aimé l'artisanat et c'était la place », dit-elle, et elle ne l'a jamais quitté.

Deux agronomes ont créé le premier cercle en 1915

La contribution annuelle était alors de 25 sous et le tout était chapeauté par le ministère de l'Agriculture. « Il les avait mises en place pour rompre l'isolement dans les municipalités éloignées », précise Jeanine.

« C'était une manière pour le gouvernement de rentrer dans ce monde rural contrôlé par le clergé. Au début, c'était vraiment pour donner des conseils et essayer de moderniser l'économie domestique », explique Yolande Cohen, une historienne qui a écrit un livre sur le sujet. 

« Mais elles avaient une certaine autonomie et ont décidé d'utiliser les conseils pour leur propre besoin », poursuit-elle.

Jusque vers la fin des années 70, le gouvernement envoyait des techniciennes dans les cercles pour apprendre la cuisine, l'apiculture, la broderie, l'art culinaire, les tenues de livres. On les appelait les filles du gouvernement.

Célyne Rouleau, 83 ans, était l'une d'elles. Très fière de sa carrière, elle ne s'est jamais mariée, « car la personne qui se mariait devait quitter le travail, c'était la façon de penser. Je n'ai jamais été tenté, j'aimais trop ce que je faisais! » 

Une tradition vivante, qui a évolué

Retour à Saint-Norbert, où les femmes ont fièrement exposé leurs créations sur une longue table : des bas, des courtepointes, des ceintures en fléché, du linge de maison... une explosion de couleur et de matière.

Au sous-sol, Guylaine fait une démonstration sur l'un des splendides métiers à tisser. 1-3, puis 2-4, ses pieds volent sur les pédales pendant que d'une main vive, elle envoie le fil de l'autre côté.

Les fermières ne comptent désormais que sur elles-mêmes pour apprendre les techniques ancestrales, et c'est possible grâce à des personnes comme Guylaine aux doigts d'or ou encore à Marie-Berthe Guibault-Lanoix, reconnue comme une sommité dans son domaine : le fléché, une technique de tissage aux doigts.

Suzanne, 57 ans, pouffe. « Je suis partie de zéro, je ne savais pas trop comment faire, c'est beaucoup d'attention, car il faut qu'on en défasse un bon bout si on loupe un fil ». Son amie, Denise, lui répond qu'elle est fière d'elle. Depuis 15 ans, elles se connaissent grâce au cercle.

Si les cercles ont changé, passant de nécessité, comme après la guerre, « les fermières ont réussi à assurer la survie des familles, plusieurs n'auraient jamais pu joindre les deux bouts sans elles », indique Yolande Cohen. Ils sont devenus plus un loisir tout en restant, comme il y a 100 ans, un lieu de rencontre. 

Une image à renouveler

Pâtissant d'une image vieillissante, les cercles essaient de se renouveler. « Je me suis souvent fait regarder de travers mais j'arrive à les convaincre que ce ne sont pas que des grands-mères et qu'on fait plus que du tricot », affirme Daphnée, petite-fille de Jeanine, et cadette du groupe, à 22 ans. 

Elles sont impliquées dans la communauté, font des collectes de fonds, des recommandations au gouvernement et bien sûr des publications : leurs livres de recettes de cuisine se vendent comme des petits pains.

Les plus jeunes apprennent même aux plus anciennes le scrapbooking, sous le regard ému de Jeanine. Pour elles, ces cercles sont plus qu'une histoire de grand-mères qui tricotent.

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