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Une cimenterie en Gaspésie : un projet qui remonte aux années 1980

La première production à la cimenterie de Port-Daniel a été réalisée le 16 juin. Il est prévu que la cimenterie, qui est officiellement inaugurée aujourd'hui, produira annuellement 2,2 millions de tonnes de ciment qu'elle vendra au Canada et aux États-Unis. Il s'agit de l'aboutissement d'un projet aux multiples péripéties, dont on parle en Gaspésie depuis au moins 35 ans.

Un texte de Michel-Félix Tremblay

Avant 1995

Une première étude géologique avance qu'un gisement de calcaire situé dans le secteur de l'anse McInnis, à Port-Daniel, semble prometteur. Bien qu'il en soit à ses balbutiements, le projet commence à faire rêver.

Une autre étude confirme l'extraordinaire potentiel du gisement. On parle d'un milliard de tonnes de calcaire dont la pureté varie de 93 % à 100 %. On prévoit que son exploitation entière prendra 80 ans.

Un homme d'affaires de Rimouski, Guy Rousseau, entre en scène et fonde CIMBEC-Canada.

Le projet fait rêver

Au début des années 1990 en Gaspésie, le taux de chômage dépasse souvent la barre des 20 %. À peine 4 Gaspésiens sur 10 occupent un emploi. Le marasme économique est particulièrement vif dans la MRC de Pabok (maintenant Rocher-Percé), là où se situe Port-Daniel.

La scierie incendiée en 1986 n'est pas reconstruite et l'industrie de la pêche continue de péricliter.

C'est dans ce contexte que le premier ministre de l'époque, Jacques Parizeau, annonce une aide d'un million de dollars pour une étude de faisabilité. Comme il le précise lui-même devant une assistance enthousiaste à Port-Daniel, « une étude de faisabilité, ça ne fait pas un projet, mais ça a de bonnes chances d'aboutir ».

Le maire de l'époque, Robert McInnis, se réjouit de ce premier appui politique à Québec. « C'est sur à 90 % que ça va se faire », disait-il. M. McInnis était cependant loin de se douter qu'il attendrait encore 17 ans avant de voir s'ériger l'usine.

L'espoir d'une pluie de millions de dollars fait rêver. Son adversaire à l'élection municipale de 1994, Gaston Duguay, y va de cette déclaration surprenante dans un reportage diffusé au Québec ce soir.

On prépare le terrain

Après l'annonce de Jacques Parizeau, tout s'enchaîne. CIMBEC-Canada obtient les autorisations environnementales, provinciales et fédérales. Le projet est plus modeste que prévu. On parle de 310 millions de dollars et d'une centaine d'emplois.

En 1997, la Caisse de dépôt et placements fournit 10 millions de dollars. Des travaux sont amorcés pour préparer le site et construire un quai en 1998.

L'élection de Jean Charest plombe le projet de cimenterie

Le projet de cimenterie n'est pas un projet libéral. Après 2003, il sombre dans l'oubli et n'obtient pas les grâces du nouveau gouvernement. Il faudra attendre l'arrivée dans le portrait des familles Beaudoin et Bombardier, en 2011, pour lui donner un second souffle.

CIMBEC-Canada s'allie à la nouvelle entité Beaudier, qui prend le contrôle du projet. En 2012, le projet revient dans l'actualité. Il atteint maintenant un financement de 750 millions de dollars, mais bien qu'il compte sur des millions de dollars provenant du secteur privé, il lui manque toujours un appui politique.

Le retour du Parti québécois au pouvoir

Encouragé par l'appui de l'une des familles les plus riches du Québec, les Beaudoin, le gouvernement péquiste annonce enfin la réalisation d'un projet de 1,1 milliard de dollars, dont 450 millions d'argent public. Pauline Marois ne s'en cache pas, l'élection quelques mois plus tôt d'un député issu de sa formation politique a pesé dans la décision.

« Bonaventure a fait un très bon choix aux élections et vous avez aussi le résultat de ce choix-là », dira-t-elle lors de l'annonce.

Le gouvernement Couillard qui remplacera celui de Mme Marois confirmera aussi son appui au projet quelques mois plus tard.

Contestation

À partir de ce moment, l'opposition au projet, jusque là plutôt calme, prend de l'ampleur. Les autres cimentiers craignent la fermeture d'usines au Québec. « On va créer des jobs en Gaspésie, mais on va en perdre dans le comté de Portneuf », disait un travailleur.

Par ailleurs, des sénateurs américains voulaient porter plainte devant l'Organisation mondiale du commerce.

La cimenterie de Port-Daniel deviendra aussi le plus gros émetteur de gaz à effet de serre au Québec. Et jamais il ne sera soumis au Bureau d'audience publique sur l'environnement (BAPE) puisque le projet a été déposé en 1995, soit avant que le BAPE ne devienne une obligation. Le ministre de l'Environnement refusera d'utiliser son pouvoir pour la tenue d'audiences publiques. Le gouvernement libéral adoptera même une loi pour clore définitivement le dossier.

Une grande déception pour l'environnementaliste Steven Guilbeault.

Pour d'autres écologistes, ce projet viendra contrecarrer le tiers de toutes les avancées du Québec depuis 1990 en matière de gaz à effet de serre.

Autre source de mécontentement : les coûts qui explosent de 40 %, comme il arrive souvent avec les mégaprojets. La ministre de l'Économie, Dominique Anglade, a dû admettre que c'était très élevé.

À l'été 2016, la Caisse de dépôt et placement vient à la rescousse et prend le contrôle du projet. La part d'argent public augmente.

Sur le terrain, des centaines de travailleurs, dont plusieurs Gaspésiens, sont soulagés. « C'est plaisant, pas besoin d'aller en dehors. On peut rester avec nos familles », estimait un travailleur gaspésien.

Au final, les contribuables québécois auront financé la cimenterie à hauteur de 615 millions de dollars pour créer environ 200 emplois directs en Gaspésie.

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