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Une compagnie minière canadienne contestée au Pérou

Ottawa a décidé d'avoir à l'œil les compagnies canadiennes à l'étranger. Le fédéral a créé en janvier un poste d'ombudsman pour protéger les droits de la personne des communautés qui reçoivent chez elles les compagnies canadiennes. Espaces autochtones est allé au Pérou, où l'entreprise canadienne HudBay possède la mine Constancia, un investissement de deux milliards de dollars dans une des régions les plus pauvres du pays.

Un texte de Guy BoisJosé Luis Vasquez ne dérougit pas de colère contre la minière canadienne HudBay. Sa voix tremble quand il parle et il ponctue ses paroles en frappant la table avec la paume de sa main.

Les engagements de l’entreprise ne se sont pas concrétisés, estime-t-il. « Tant que la compagnie n’assume pas les plus hauts standards en ce qui concerne la responsabilité sociale et environnementale, nous ne pouvons reconnaître que l’entreprise HudBay, une entreprise canadienne, assume toutes ses responsabilités. Non! » ajoute-t-il.

José Luis Vasquez est un enfant du pays. Après des études à la ville, il est revenu à Chamaca, une communauté quechua, à sept heures de route de Cuzco, où il est maintenant secrétaire de la Commission de l’environnement. Selon lui, la compagnie canadienne Hudbay traite la population en « mendiant ».

Son collègue Jaime Asencion est d’accord. Il est tard et les deux hommes sortent d’une réunion portant sur la HudBay. Asencion, qui est gérant adjoint de la protection de l’environnement de Chamara, affirme que la compagnie a semé la division dans les communautés, dans les familles, entre les autorités de la région. Une situation irréparable, selon lui.

La HudBay n’a pas d’entente avec tout le monde et chaque communauté lutte âprement pour obtenir sa part du gâteau. Jaime Asencion pense que la tactique de la compagnie est une manoeuvre d’usure et que la population est finalement trop patiente avec elle.

« Peut-être sommes-nous un peu trop passifs ou tranquilles et que la compagnie minière profite de cette humilité et de cette patience », affirme-t-il.

Pourtant, Chamaca a une entente-cadre avec la minière canadienne depuis 2013. La compagnie s’est engagée à investir un million de dollars par année dans la petite municipalité. Mais en 2017, Chamaca n’a rien reçu, dit Asencion. Et rien non plus en 2018, car les projets financés doivent être négociés chaque année à la pièce, ajoute-t-il.

Jaime Asencion est particulièrement préoccupé par la question de l’eau, notamment parce que l'entreprise est située à la source du fleuve Macaray. « L’eau qu’ils utilisent va s’infiltrer à un moment donné. En ce moment, ça se voit à l’œil nu, sans équipement d’analyse, qu’il y a des poissons qui ont des malformations, des blessures », souligne-t-il.

Le fleuve Maracay puise sa source dans le fleuve Chilloroya, qui passe juste à côté de la mine HudBay. Il descend ensuite pour irriguer les terres basses qui servent à l’élevage du bœuf, du mouton, de l’alpaga et des lamas.

Les analyses effectuées par l’Office national de l’eau du Pérou ne montrent pourtant pas de contamination anormale.

La dirigeante autochtone Sabia Bota, secrétaire générale de la Fédération paysanne, ne croit pas l’agence gouvernementale. « On n’a jamais vu une chose pareille, des truites avec des malformations. Il doit y avoir quelque chose qui affecte notre fleuve. Je pense plutôt que l’Office national de l’eau favorise l’entreprise », dit-elle.

Sabia Bota dénonce aussi la lenteur des négociations avec la HudBay. Une stratégie qui permet à la minière de sortir rapidement la richesse de la région, dit-elle, alors que les besoins sont grands, en particulier ceux des enfants.

« Nous demandons qu’on nous appuie avec des vitamines pour les enfants qui souffrent d’anémie, de dénutrition. Et de cette manière, on pourra peut-être améliorer la qualité de la santé de nos enfants. On pourra peut-être améliorer l’éducation ainsi », soutient la dirigeante autochtone, qui tient dans ses bras sa fille de quatre ans, Libertad (« liberté », en espagnol).

À quelques pas de la salle municipale, le Front de défense des intérêts de Chamaca, qui se réclame de la société civile, est réuni. Il est 22 heures, la pluie tombe dru sur les toits de tôle. On sert le maté de coca très sucré, avec un morceau de pain.

« Ils sortent du cuivre pratiquement pur de cette mine au-delà de leur capacité. Autour de 70 camions par jour remplis de concentré. Mais le niveau de contribution dans les communautés demeure infime. Comme on dit, on sort les ressources et on ne te laisse rien. Ce qu’on laisse, c’est la pollution, et les problèmes ici », dénonce Mauro Timoteo Castenada. Âgé de presque 30 ans, il cherche par tous les moyens à trouver une bourse pour mener ses études universitaires à Cuzco.

Le jeune homme se dit ouvert à l'investissement privé qui respecte « les communautés paysannes, ses droits collectifs, ses droits liés au territoire, ses droits liés à l’environnement, le droit à une vie digne ».

Protégée par la police nationale péruvienne

La mine HudBay a été touchée par quatre conflits avec la population depuis novembre 2014. La crise la plus grave a eu lieu en janvier 2016. Les paysans de Vellilé, un autre secteur de la région touchée par la mine, ont occupé les installations de la HudBay pendant quatre jours. La crise s’est résolue sans violence. Treize accusations ont été portées contre les dirigeants, dont le maire de Vellile.

La mine de la HudBay est située à 3900 mètres d’altitude, une mine ouverte, gigantesque, creusée dans la montagne.

C’est une mine protégée par la police nationale péruvienne, l’équivalent au Canada de la Gendarmerie royale. En toute légalité, la HudBay a passé un contrat de service avec la police péruvienne. Contrat dont nous avons obtenu copie. On y détaille entre autres le salaire journalier des officiers (autour de 50 $), des sous-officiers, ainsi que les responsabilités de la mine et celles des policiers.

La région est aussi en état d’urgence préventif depuis janvier, ce qui permet des arrestations sans mandat ou encore des détentions préventives.

La mine profite également de l’augmentation des prix du cuivre depuis un an pour acheter plus de concessions minières dans la région, ce qui suscite de la résistance.

Luisa Colqué est mairesse d’Anawichi, où la HudBay a décidé d’agrandir sa mine. Elle estime que la minière est pratiquement propriétaire de l’ensemble du territoire de la communauté. « Nous avons nos ressources, et ces ressources, [la minière] les prend en échange de rien. Et si nous demandons un appui, la compagnie, nous appuie misérablement, pardonnez-moi le mot », lance-t-elle.

Des appuis en matière de droits humains

Les communautés touchées par la mine HudBay reçoivent l’appui de l’organisation Droits humains sans frontières. Le bureau de Cuzco organise dans la zone des ateliers sur les droits des Autochtones, dénonce les atteintes aux droits, assure la défense légale de militants.

« Si une compagnie canadienne signe un protocole d’entente avec une communauté ou un district et qu’elle promet de donner du travail, faire des routes, promet une école, promet des investissements, le minimum que les gens attendent c’est que la compagnie essaie de remplir ces accords. Parce que lorsque tu ne respectes pas les accords, tu as un conflit », affirme Jaime Borda, le directeur de l'organisme.

Il croit que la création d’un poste d’ombudsman au Canada pour faire valoir les droits des communautés à l’étranger est une bonne idée. Encore faut-il que son travail soit précisé.

« Quel sera le mécanisme pour porter plainte? Comment un membre d’une communauté affecté va pouvoir utiliser ce mécanisme pour porter plainte devant une instance aussi éloignée qui est au Canada? Pour comprendre les conflits, les impacts, il faut être sur le terrain », souligne-t-il.

La mine Conctancia, le fleuron de la minière

La HudBay a son siège social péruvien à Lima. Sa mine Constancia est le joyau de la compagnie. Elle produit trois fois plus de cuivre que l’autre mine de la HudBay, au Manitoba.

Les principaux actionnaires de la HudBay sont des gestionnaires de fonds de pension. Autrement dit, plusieurs actionnaires individuels ignorent sans doute qu’ils possèdent des parts dans cette compagnie. Les dirigeants de la compagnie quant à eux ne possèdent que 1 % de l’entreprise.

Au siège de la HudBay, à Lima, on dit qu’il est impossible de nous recevoir. Tout le monde est en réunion, même si nous nous annonçons la veille. La réponse à la demande viendra plus tard du siège social de Toronto. Impossible, dit-on, d’accorder une entrevue. On peut soumettre les questions par écrit. Ce qui a été fait. Les réponses de la Hudbay :

• Les relations avec les communautés sont généralement amicales et productives, mais comme dans toute relation de travail, des différends peuvent survenir entre les parties.

• Au sujet des allégations de pollution du fleuve Macaray, la Hud Bay réplique qu’il est vrai que quelques personnes ont formulé de telles allégations, mais celles-ci reposaient davantage sur des perceptions que sur des faits avérés.

• Et la HudBay souligne enfin que les entreprises au Pérou sont souvent tenues de conclure des contrats avec les services policiers afin de couvrir les coûts associés à la surveillance. Ces accords sont régis par un cadre juridique spécifique et sont donc valables.

La double morale canadienne?

Pour José de Echave, l’ancien vice-ministre de l’Environnement du Pérou, les politiques péruviennes de protection de l’environnement souffrent de laxisme. Il accuse du même souffle l’ambassade canadienne de mener une diplomatie minière vigoureuse pour que les normes environnementales favorisent les compagnies.

Il estime même que la coopération canadienne réputée indépendante des intérêts économiques sert avant tout les minières. Il parle du Canada comme d'un pays qui applique « une double morale » : « Dire et reconnaître qu’on opère selon les meilleures normes dans les autres pays, et [dans un même temps] se sentir très à l’aise d’opérer avec des normes minimales. Non seulement se sentir à l’aise avec ces normes minimales, mais en plus exercer une pression permanente pour faire en sorte qu’un pays comme le Pérou n’élève pas ses normes sociales et environnementales... »

L’ambassade canadienne au Pérou a décliné notre demande d’entrevue.

De retour à Chamaca

Pendant ce temps à Chamaca, à quelques kilomètres de la mine Constancia de la HudBay, la dirigeante autochtone de la Fédération des paysans a un dernier message pour les Canadiens.

« Nous réclamons seulement qu’on respecte nos droits. C’est uniquement pour cette raison que nous faisons cela et non pas pour incommoder qui que ce soit », conclut-elle.

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