La gare Keleti à Budapest se vide progressivement. Dans un élan spectaculaire et dramatique, les milliers de migrants qui y campaient depuis plus d'une semaine ont décidé de prendre la route, à pied, pour franchir les 200 kilomètres qui les séparent de la frontière avec l'Autriche. Les conditions de vie dans les espaces publics entourant la gare étaient devenues insupportables.

Un texte de Sylvain Desjardins

Nous avons rencontré plusieurs familles sur place : des demandeurs d'asile d'origine syrienne qui ont fui la guerre, qui partageaient la même détresse. Voici l'histoire de l'une d'entre elles, la famille Gharabli, avec qui nous avons discuté avant le mouvement de départ collectif vers l'Autriche.

« La situation ici est grave et le comportement de la police est laid, méchant avec les gens. »

Dans son français approximatif, Mohamed, 20 ans, le deuxième fils d'une famille de cinq enfants, nous entraîne dans le passage souterrain qui mène à la gare Keleti, à Budapest. Il y a du monde partout. Il est presque impossible de marcher. Le sol est couvert de vieilles couvertures, de chaussures abandonnées. Plusieurs centaines de personnes sont assises ou allongées, vêtements sales, yeux rougis par la fatigue.

Des criminels rôdent. Quelques personnes se sont fait voler leur sac et le peu d'argent qui leur restait.

Mohamed nous présente sa famille. Sa mère, son grand frère, sa sœur, ses deux petites filles âgées de 7 et 9 ans et ses deux plus jeunes frères. Ils sont épuisés, ils ont faim, ils n'ont plus rien, sauf un billet de train qu'ils ne peuvent pas utiliser parce que les autorités hongroises les empêchent de partir. Leur périple a duré 20 jours, en bus, en train, en bateau, à pied. Ils sont finalement rendus en Europe, mais leur calvaire n'est pas encore terminé.

« Ma maison est tombée sur la terre. Les avions tombent les bombes sur les gens. »

Ils habitaient à Lattaquié, ville côtière de Syrie, près de la frontière turque. Ils avaient une grande maison, avec sept chambres et un jardin. Le père était fonctionnaire, architecte. Une famille typique de la classe moyenne. Quand leur maison a été détruite par les bombardements, le père a rassemblé ses économies, les a données à la famille pour qu'ils partent. Lui s'est trouvé un logement en location, espérant les rejoindre plus tard quand ils seraient réinstallés en Europe. Comme des milliers d'autres, ils ont traversé la Turquie, pris un de ces bateaux de passeurs vers la Grèce, sont remontés en Macédoine, en Serbie, puis en Hongrie, dans l'espoir de rejoindre l'Allemagne.

« On est restés deux jours dans le camp, puis la police prend toute la famille en prison. Pourquoi? Je ne sais pas. »

Quand ils ont franchi la frontière hongroise, dans la région de Szeged, la police hongroise les a fait monter dans un train vers Budapest. À leur arrivée, on les a dirigés vers un camp avec des milliers d'autres. Puis, on les a emmenés à une station de police pour identification, où on a pris leurs empreintes digitales, comme le veut la procédure européenne à l'intérieur de l'espace Schengen.

Mohamed, sa mère et ses frères racontent que la police les a frappés, même les enfants, pour les forcer à se soumettre aux procédures.

« La police nous a volé notre argent! »

Plusieurs autres migrants à qui nous avons parlé dans cette gare nous ont raconté la même histoire, l'air désespéré. « La police devrait être là pour nous protéger, pas pour nous voler! », lance un homme qui assiste à notre entretien.

« La famille n'a plus d'argent, qu'est-ce qu'on va faire ? »

Mohamed étudiait les langues étrangères à l'université de Lattaquié. Il rêve de poursuivre ses études en Allemagne. Sa mère, elle, espère seulement retrouver une autre maison et une vie normale, calme, sans les bombes.

Ils parlent du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, de la chancelière allemande Angela Merkel, de l'Union européenne... Ils ne savent plus vers qui se tourner. S'il le faut, dit la mère de Mohamed, ils iront à pied.

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