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Une pilule contre le VIH, l’autre révolution sexuelle

Depuis quelques années, une autre révolution sexuelle s'installe au Québec. Laurent Bélanger, 27 ans, n'est plus inquiet après une relation sexuelle avec un nouveau partenaire. Il prend quotidiennement la prophylaxie préexposition (PrEP), une pilule qui réduit le risque d'infection au VIH .

Un texte de Fanny Samson

Les hommes gais figurent parmi les populations les plus à risque, selon l'Institut national de la santé publique du Québec. La crainte de contracter le virus est partagée par de nombreuses personnes au sein de la communauté gaie, avance Laurent Bélanger.

C'est en revenant d'un voyage en Floride, aux États-Unis, qu'il a décidé de prendre la PrEP, qui s'adresse aux personnes séronégatives risquant d'être exposés au VIH.

« Je me suis rendu compte que les gars qui m'attiraient sexuellement étaient tous ou presque sur le Truvada », se souvient-il. Avant chaque rapport sexuel, on lui demandait : « Es-tu sur la PrEP? »

Une libération

Le jeune homme s'est présenté à la Clinique médicale l'Actuel, à Montréal, pionnière dans la prévention du VIH. Après de nombreux tests de dépistage, plusieurs rendez-vous et des bilans de santé, il s'est fait prescrire la PrEP.

Le Dr Réjean Thomas, fondateur de la clinique, suit 1200 patients qui prennent la PrEP. Parmi eux, aucun n'a été infecté par le VIH.

Il souligne qu'avant de prendre le Truvada, nombres de ces patients n'avaient plus de vie sexuelle. « Une révolution sexuelle est en train de se passer, mais je pense qu'elle ne touche pas tout le monde de façon égale », dit-il.

Des préjugés

Malgré ses effets positifs dans la lutte contre le VIH, plusieurs préjugés persistent sur la PrEP.

Le directeur général de la Clinique médicale l'Actuel compare le Truvada à la pilule contraceptive. « Il y a des valeurs morales derrière la PrEP [ ... ] Quand la pilule est sortie, on s'est dit  : "On donne la pilule, les femmes vont avoir du fun", et c'est un peu le même principe. »

Comme le Truvada ne protège pas contre les autres infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS), certains intervenants du milieu sont inquiets. « C'est une inquiétude partout en ce moment [ ... ] parce qu'il y a une recrudescence des autres ITSS », indique le directeur général de la Société canadienne du sida, Gary Lacasse.

Réjean Thomas répond que les patients qui prennent la PrEP sont informés des risques et doivent faire des tests de dépistage tous les trois mois. Il est d'avis que les ITSS ont augmenté, mais avant l'arrivée de la PrEP.

Le médecin ajoute que beaucoup de patients préfèrent avoir une double protection. « Certains prennent la PrEP et mettent un condom tout le temps, mais des condoms, ça brise », rappelle Réjean Thomas.

Laurent Bélanger dénonce la réticence de certains médecins. 

Lorsque la PrEP a commencé à faire les manchettes, on parlait des « putains du Truvada », rappelle le Dr Thomas. Mais selon lui, les préjugés disparaissent peu à peu. « Si tu vas sur les réseaux sociaux, sur l'application Grindr, les gens sous PrEP couchent entre eux. »

De plus en plus répandu

Avant son escapade aux États-Unis, Laurent Bélanger avait déjà entendu parler du médicament préventif, mais il n'y avait pas songé davantage. « Je ne pensais pas que c'était aussi efficace et que ça s'adressait à moi », dit-il.

Au Québec, les médecins ont commencé à prescrire le Truvada de façon préventive en 2011, mais très peu. Ce n'était que le début, précise Réjean Thomas.

Le ministère de la Santé a publié un document en 2013, spécifiant qu'il n'y avait pas eu de consensus « sur l'idée de faire de la prophylaxie préexposition un outil de prévention ». Ce n'est qu'en février 2016 que Santé Canada a approuvé l'usage préventif du Truvada.

Depuis, le Québec est la seule province du pays où la PrEP est payée par le régime public d'assurance maladie, puisque le Truvada est déjà couvert dans le cadre de la trithérapie, et la régie ne fait pas la différence. Les patients doivent tout de même débourser environ 90 $ par mois, la facture totale s'élevant à 1000 $.

Ailleurs dans le monde, plusieurs pays ont approuvé le Truvada dans le cadre de la PrEP. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) a donné le feu vert en 2012. Lorsque certains patients ne peuvent se le permettre, des programmes permettent à ceux qui le veulent d'avoir accès au médicament.

À San Francisco, plus de 6000 personnes prennent cette pilule. La PrEP est fortement recommandée depuis son approbation. La campagne de sensibilisation s'appelle « Notre révolution sexuelle ».

En Europe, le médicament a été approuvé ce mois-ci.

Encore peu connu

Le directeur général de la Société canadienne du sida, Gary Lacasse, croit que de nombreux médecins ne connaissent pas la PrEP, surtout en région. « C'est un manque d'information qui n'est pas diffusée complètement à travers tout le corps médical du Québec », soutient-il.

Réjean Thomas affirme d'ailleurs traiter beaucoup de patients non montréalais. « On a beaucoup de patients qui arrivent de Trois-Rivières, qui nous appellent d'Abitibi [en disant] : "Mon médecin ne veut pas me le prescrire." »

D'ici quelques semaines, la Clinique médicale l'Actuel testera un Truvada amélioré et pourra en offrir gratuitement à ceux qui en ont besoin. Réjean Thomas souhaite atteindre l'objectif fixé par ONUSIDA, qui veut mettre fin à l'épidémie de sida d'ici 2030.

De son côté, Laurent Bélanger espère que l'on oublie les tabous. « On devrait juste penser à long terme et aux effets positifs qu'un médicament comme celui-là peut avoir. »

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