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Une ville ontarienne trouve la solution contre les surdoses de fentanyl

Le fentanyl est une drogue puissante qui fait des ravages et des morts partout au Canada. En Ontario, la petite ville de North Bay a trouvé une solution toute simple qui sauve des vies, et qui sert maintenant d'exemple partout en Amérique du Nord.

Un texte de Christian Noël

Assise dans son salon, Lucie (nom fictif) serre ses mains entre ses genoux. Ses doigts s'entortillent. Sa voix tremble un peu pendant qu'elle raconte son combat contre le fentanyl.

Lucie souffrait de douleurs chroniques. Son médecin lui a prescrit du fentanyl. Des timbres de 100 microgrammes, qu'elle appose sur son épaule tous les trois jours.

Au début, ça la soulage. Mais rapidement, le timbre ne fait plus d'effet. « J'avais encore mal. Mes amis m'ont dit, fume-le. Ça va être plus fort! Mais je ne savais pas que ça allait être plus grave. La dépendance était plus forte. Et là, j'ai commencé à en abuser. »

Quand le médicament devient une drogue

En quelques jours, Lucie développe une forte dépendance. Elle va dans la rue pour acheter du fentanyl sur le marché noir.

« Il fallait que j'aie ma dose tous les jours, sinon, j'étais en état de manque. Tu as chaud, tu as mal partout. Des crampes dans les bras et les jambes. Tu vomis, tu ne peux pas dormir. »

Bientôt, ça lui coûte 500 $ par jour. Elle n'en a pas les moyens. Elle commence donc à en faire le trafic.

« Je connaissais des gens qui avaient des ordonnances. Un monsieur, il me vendait sa "patch" pour 200 $. Je la revendais 500 $ et j'en gardais un petit bout pour moi. »

Un marché lucratif, mais son butin disparaît rapidement. « J'en ai vendu beaucoup. J'ai dû faire 1 million de dollars, peut-être plus. Mais il ne me reste plus rien. Avec l'argent, j'ai acheté du fentanyl. »

« 100 fois plus puissant que la morphine »

Dans sa voiture, Brad Rhéaume sillonne les rues de North Bay, lui aussi à la recherche de fentanyl. Mais pas pour les mêmes raisons. Il est détective dans l'escouade des stupéfiants.

« Les toxicomanes prennent le timbre de fentanyl et ils le mâchent, ou ils le fument, pour que ça fasse effet plus rapidement. » Et c'est ce qui est dangereux, indique le détective.

Le fentanyl s'attaque au système nerveux. Parfois, le corps en « oublie » de respirer. 

« Normalement, le timbre de fentanyl est absorbé par la peau durant trois jours. Quand vous le fumez, vous inhalez la même dose, mais en quelques secondes seulement. C'est puissant et mortel », explique Brad Rhéaume.

Une surdose tous les 3 jours

Depuis cinq ans au Canada, 655 personnes sont mortes de surdoses liées au fentanyl. Selon les policiers, ça pourrait même être le double.

Dans les quatre plus grandes provinces canadiennes (Ontario, Québec, Colombie-Britannique et Alberta), le nombre de décès reliés au fentanyl a augmenté de façon marquée : la hausse va de 2 à 20 fois plus en six ans, selon l'Institut canadien de lutte contre les toxicomanies.

Même les toxicomanes les plus endurcis craignent le fentanyl, indique le détective Brad Rhéaume.

« Un jour, en patrouille, un toxicomane que je connais bien est venu frapper à la porte de ma voiture. Il m'a dit : "SVP, faites quelques choses pour arrêter le trafic de fentanyl. C'est en train de tuer tous mes amis." C'est là qu'on a compris qu'il fallait agir. »

Une solution simple

« La communauté de North Bay a décidé de se serrer les coudes pour lutter contre le fentanyl », dit la coordonnatrice du centre antidrogue de North Bay, Patricia Cliche. Et la solution trouvée étonne par sa simplicité. Elle tient sur une feuille de papier.

North Bay a donc mis en place le programme Patch 4 Patch (timbre contre timbre), un système d'échange de timbres de fentanyl à l'échelle de la ville. Une première en Amérique du Nord.

« Ça marche, s'exclame Patricia Cliche. Nous avons complètement éliminé les morts associées au fentantyl à North Bay. » En un an, le nombre de surdoses liées au fentanyl est passé de 15 à 0.

Moins de morts, moins de crimes

Les pharmaciens remarquent une diminution dans le nombre de timbres prescrits. Et les policiers en observent aussi les effets, raconte le détective Brad Rhéaume. « Avant, on voyait beaucoup plus de vols par effraction, de vols à l'étalage, des gens qui volaient une télé pour se payer du fentanyl. Ce genre de crime est à la baisse. »

D'autres villes voisines de North Bay ont commencé à participer au programme, comme Chatham, Sarnia, Barrie et Peterborough. Cela limite le trafic entre les villes. Mais il est encore possible pour les trafiquants de s'approvisionner à Toronto pour servir les communautés éloignées.

Pas plus tard que la semaine dernière, les policiers ont démantelé un réseau de trafic de fentanyl qui allait de Sudbury à Toronto. Sept personnes ont été accusées, dont un pharmacien et un médecin. Quelque 300 timbres de fentanyl ont été saisis, d'une valeur de 120 000 $ sur le marché noir.

Partout au Canada?

Bientôt, toutes les pharmacies de l'Ontario seront forcées d'emboîter le pas à North Bay. Le député de l'opposition conservatrice Vic Fedeli (Nippissing) a fait adopter en décembre un projet de loi qui étend le programme Patch 4 Patch à l'ensemble de la province. Son entrée en vigueur est prévue cet été.

Le détective Rhéaume craint toutefois que l'initiative n'arrête pas les trafiquants. « Ce sera plus dur de trouver du fentanyl illégal en Ontario, donc les toxicomanes vont se tourner vers le Québec ou le Manitoba pour en acheter. »

L'Alberta, la Colombie-Britannique et le Yukon veulent importer le concept Patch 4 Patch chez eux. Au Québec, un rapport du coroner recommande à l'Association des pharmaciens d'imiter North Bay. L'idée est à l'étude.

Les regrets de Lucie

« Titan, Titan, viens ici! » Lucie appelle son chien pour aller faire une promenade dans la neige, près du lac à côté de chez elle. Ses pas sont légers, mais elle a le cœur lourd.

« Je connais deux gars qui sont morts d'une surdose. Ils n'étaient pas habitués à fumer du fentanyl. Ils ont pris juste une petite dose, et ils sont morts, parce que leur corps n'avait pas développé de résistance aux opioïdes. »

Le trafic de fentanyl a fini par la rattraper. Lucie vient d'être arrêtée, accusée et reconnue coupable de trafic de stupéfiants. Elle fait maintenant face à deux ans de prison et profite de ses derniers moments de liberté.

« Je me suis coupée du monde, séparée de ma famille, éloignée de mes amis. Je n'avais plus la volonté de vivre, d'aller travailler. Quand j'y pense, ça a complètement détruit ma vie. »

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