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UNESCO : cinq communautés innues solidaires d'Anticosti

Soutenue par les leaders autochtones de la région et des élus régionaux, la municipalité de L'Île-d'Anticosti a officiellement dévoilé la candidature de l'île comme site du patrimoine mondial de l'UNESCO, avec en filigrane le dossier pétrolier.

Un texte de Sophie-Hélène Lebeuf

Alors que l'île située dans le golfe du Saint-Laurent a fait l'objet de vifs débats sur l'exploration des énergies fossiles, au cours des derniers mois, c'est à la Maison du développement durable, à Montréal, que son maire, John Pineault, a livré un plaidoyer en faveur de ce « joyau » à protéger, mardi.

Vantant la beauté naturelle exceptionnelle et la géologie particulière d'Anticosti, aux paysages marqués par les falaises et les canyons, il a estimé que l'île présentait un « dossier extrêmement solide ».

Si le maire, qui s'oppose au développement pétrolier, a présenté le dossier de l'UNESCO comme étant distinct de ce débat, il a reconnu qu'il s'agissait de « l'éléphant dans la pièce ».

La candidature de l'île « s’inscrit dans notre schème de développement économique, a-t-il soutenu. On croit au tourisme comme véhicule pour l’île. On a voulu démontrer au gouvernement qu'il y a une alternative au pétrole et on souhaiterait qu'il nous appuie », a-t-il déclaré.

Fort de l'appui des maires de la région et des « frères innus », le maire Pineault a mis de l'avant le consensus régional entourant la candidature de son île pour la liste des sites que le gouvernement canadien pourra présenter devant l'UNESCO.

Un absent remarqué

Il manque encore le soutien officiel du gouvernement du Québec, essentiel à la sélection éventuelle d'Ottawa. Le gouvernement Couillard n'avait d'ailleurs dépêché aucun représentant, un fait « inquiétant et inconcevable » aux yeux du préfet de la MRC de la Minganie, Luc Noël, partenaire dans la démarche du maire Pineault.

Si le premier ministre dit non, ça serait non seulement une gifle aux gens de l'île, mais aussi aux Québécois, aux Premières Nations et à une partie de l'humanité.

John Pineault, maire de L'Île-d'Anticosti

La municipalité a fait parvenir une lettre au premier ministre Philippe Couillard le 8 décembre, mais attend toujours une réponse. Le temps presse, puisque le dossier de candidature doit être soumis à Ottawa d'ici le 27 janvier.

La ministre de l'Environnement et des Changements climatiques, Catherine McKenna, a lancé le processus de mise en candidature en août, dans le cadre du 150e anniversaire de la Confédération. Un comité consultatif devra lui faire des recommandations.

Des « archives géologiques uniques »

Une dizaine d'experts en géologie, en paléontologie et en sciences de la Terre, originaires du Canada, mais aussi de pays comme les États-Unis, l'Allemagne, la France, le Danemark, la Russie et la Chine, soutiennent la candidature d'Anticosti.

Parmi eux, le géologue de renommée mondiale André Desrochers, spécialiste d’Anticosti. « Nous avons un dossier solide comme le roc », dit-il à la blague. Il vante des « archives géologiques uniques au monde » pour une période qu'aucun site inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO ne couvre actuellement.

« Les falaises de l'île recèlent les strates sédimentaires les mieux conservées pour une période géologique vieille de 435 à 450 millions d'années », explique le professeur titulaire de l'Université d'Ottawa, qui souligne la présence de « fossiles en 3D d'invertébrés marins », issus de la première extinction de masse du vivant.

Les Innus unis derrière le projet

« C'est un grand jour », s'est réjoui le chef de la communauté innue d'Ekuanitshit, Jean-Charles Piétacho, à Mingan, qui a collaboré à la conception du dossier.

Le dirigeant autochtone devait participer à l'événement au nom des cinq autres communautés innues de la Côte-Nord, mais des problèmes techniques ont contraint son avion à rebrousser chemin.

« On a un trésor en face et il faut le faire connaître », a-t-il affirmé à Espaces autochtones au cours d'un entretien téléphonique.

L'île fait partie du territoire ancestral et de l'identité des Innus, ajoute-t-il. « Les recherches archéologiques ont prouvé la présence de notre nation et des nombreux voyages que nos gens faisaient », précise le chef Piétacho. Pendant des siècles, les Innus ont utilisé l'île pour chasser et pêcher, et ils utilisent encore le contour de l’île pour la pêche commerciale.

L’île d’Anticosti fait partie de notre Nitassinan, notre Terre, et il faut soutenir cette initiative extraordinaire du maire Pineault pour protéger l'île.

Jean-Charles Piétacho, chef de la communauté innue d'Ekuanitshit

La protection de l'île est chère au leader innu. Ardent opposant à tout projet pétrolier sur l'île qui fait face à son territoire, le chef Piétacho a déposé une demande d'injonction permanente l'été dernier dans le but de bloquer les travaux exploratoires de Pétrolia sur Anticosti. La communauté innue s'était même dite prête à occuper l'île si elle n'obtenait pas gain de cause devant les tribunaux.

Mais la reconnaissance d’Anticosti comme patrimoine mondial de l’humanité fournirait en outre une vitrine à la communauté innue. En lien avec sa candidature, la municipalité discute avec les Innus de la création d’un lieu qui ferait connaître la communauté et son lien historique avec l’île. « L’île pourrait devenir un lieu de rencontre », estime le chef Piétacho.

Le soutien des cinq communautés innues de la Côte-Nord est essentiel à la candidature d'Anticosti, puisqu’Ottawa exige l’appui des collectivités autochtones locales pour retenir une candidature.

L'UNESCO compte déjà inscrit 10 sites canadiens sur sa liste du patrimoine mondial

L'initiative, appuyée par le Parti québécois, Québec solidaire et le Bloc québécois, jouit également d'un important soutien populaire. Le site créé par la municipalité pour recueillir des appuis populaires en faveur de son projet compte près de 23 000 signatures.

Le Canada compte déjà 10 lieux naturels inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO, dont les Parcs des montagnes Rocheuses (Alberta et Colombie-Britannique), le Parc national du Gros-Morne (Terre-Neuve-et-Labrador), le parc national de Miguasha, en Gaspésie, ainsi que huit sites culturels, dont l'Arrondissement historique du Vieux-Québec et le canal Rideau, à Ottawa.

La dernière mise à jour de la liste canadienne, officiellement appelée Liste indicative des sites du patrimoine mondial, avait eu lieu en 2004. Depuis cette date, l'UNESCO a reconnu cinq des 11 sites canadiens qui y figuraient, dont la réserve écologique de Mistaken Point, à Terre-Neuve-et-Labrador, venue s'ajouter au patrimoine mondial de l'UNESCO en juillet 2016.

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